L'énigme de la Vénus Hottentote
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Publié le : avril 04, 2006
C'est une histoire à la fois triste et fascinante
que celle de Satchwe, jeune femme Khoi-Khoi que sa naissance dans
une obscure région d'Afrique du Sud, à la fin du dix-huitième siècle,
ne destinait aucunement à l'équivoque célébrité qui fut la sienne.Fille
d'un berger Bochiman - mort peu après sa naissance - et d'une mère
Khoi-Khoi qu'elle perdra à l'âge de deux ans, elle vivra avec ses
frères et soeurs dans le "kraal" qui voisine la ferme de son "baas",
Peter Caesar, un de ces "Boers" qui forment la minorité blanche du
Cap.Elle aurait eu une liaison avec un jeune Bochiman, dont elle aurait eu un fils, mort après la naissance.Tout
ceci reste au conditionnel, car aucun document ne l'atteste. De
nombreux documents, par contre, témoignent de la morphologie de Satchwe
: comme bon nombre de femmes Khoisan, elle présentait une stéatopygie,
c'est-à-dire une hypertrophie graisseuse des hanches et des fesses
ainsi qu'un "tablier génital", c'est ainsi que l'on appelle les nymphes
(petites lèvres vaginales) particulièrement allongées.Ces caractéristiques feront à la fois son succès et son malheur.Rebaptisée
"Saartje" ("petite Sarah" en Afrikaneer, la langue des Boers. Prononcez
: sâârtche) elle quitte en 1807 le kraal de Peter Caesar pour celui de
son frère Hendryck.C'est là qu'un ami anglais
Hendryck, Alexander Dunlop, la remarquera et fera miroiter au Boer tout
le parti qu'on pourrait tirer d'une exhibition de Saartje en Europe.C'est en 1810 que le trio embarque pour l'Angleterre à bord du navire Anglais "Exceter".Mais,
contrairement à toutes les prévisions de Dunlop, aucun directeur de
cirque ou d'attraction foraine n'est intéressé par cette négresse au
curieux embompoint...Dunlop revend alors ses parts à Hendryck, prétextant l'urgence d'un retour en Afrique du Sud.Hendryck,
précédent en cela Barnum de vingt-cinq ans a une idée de génie :
puisque personne ne veut de son attraction, il va l'exhiber lui-même
après avoir inséré une annonce publicitaire dans un journal londonien
qui promet une attraction exclusive : la "Vénus Hottentote".Et
c'est le succès : les foules se pressent en masse pour admirer dix
heures par jour cette négresse fabuleuse, recouverte d'un justeaucorps
de toile de la même couleur que sa peau. Certains ne se gênent pas pour
pincer ou piquer les fesses proéminentes de la curiosité de foire...A
tel point, que des associations caritatives ou des clubs d'amis de
l'Afrique s'en émeuvent et déposent une plainte à Londres pour que
cesse ce scandale...Coup de tonnerre :
interrogée avec l'aide de deux greffiers qui parlent le
bas-néerlandais, Saartje Baartman déclare qu'elle s'exhibe de sa propre
volonté, qu'Hendryck Caesar se montre très prévenant avec elle et qu'il
lui a promis de partager avec elle les recettes du spectacle, même si,
jusqu'à présent elle n'a pas encore reçun un sou (farthing).Malgré
tout, le coup est rude et Hendryck décide de quitter la capitale pour
une tournée en province, pendant laquelle on pert toute trace du duo
entre 1811 et 1814.C'est à Paris que la Vénus
Hottentote s'exhibe ensuite : d'abord sous la férule d'un certain
Taylor, puis sous la direction de Réaux, montreur d'animaux exotiques
(des singes, un ours) avec qui les choses ne se passent manifestement
pas aussi bien qu'avec Hendryck Caesar.Elle se
produit dans un quartier populaire non loin du Palais Royal. C'est là
qu'elle va contracter la maladie pulmonaire qui l'emportera...Mais
son étrange épopée ne s'arrête pas là : alors que le monde scientifique
français rechignait à la voir vivante, Cuvier, le plus célèbre
anatomiste de son temps la réclame et l'obtient.Il
dissèque le corps, après en avoir réalisé un moulage, en conserve le
squelette ainsi que les fesses et les organes génitaux conservés dans
un bocal de formol... Ces restes furent
exhibés au Museum d'histoire naturelle de Paris. Mais son aventure
continue : une personne qui a consde Saartje. Ensuite, l'ensemble des restes furent exposés au
trocadéro pendant l'exposition universelle de 1889 pour la célébration
du centenaire de la Révolution française.Rappatriés
au Muséum, l'ensemble est de nouveau séparé, puisque le conservateur
déclare la perte du squelette. Le moulage et les parties conservées
dans le formol seront d'abord exposés dans la section préhistoire et
enfin remisés dans la réserve, suite à des plaintes du personnel et des
visiteurs.Lors du tournage d'un documentaire, en
1998, par le réalisateur sud-africain Zola Meseko, tous les restes sont
retrouvés et intégrés dans le film "On l'appelait la Vénus Hottentote" !Mais,
entretemps, des évènements politiques changent la face de l'Afrique du
Sud : Nelson Mandela est libéré, en 1994, après une scandaleuse
détention de 27 ans. Le Président qui entretient des relations amicales
avec François Mitterrand lui fait part du désir d'une ethnie, les
Griquas, descendants des Khoi-Khoi, de récupérer la dépouille de
Satchwe afin de l'ensevelir selon leurs rites.Il
faudra encore huit ans de batailles juridiques et diplomatiques pour
que, le 29 avril 2002, le gouvernement français restituent la dépouille
de Saartje Baartman à l'ambassade d'Afrique du Sud...Gérard Badou,
écrivain et journaliste, fait revivre cette incroyable aventure dans un
petit livre au style alerte, chaleureux, dans lequel on sent une
véritable sympathie pour le personnage extraordinaire que fut Saartje
Baartman. Bien documenté, construit comme une recherche policière, il
se dévore comme un excellent roman du précolonialisme et de
l'ethnocentrisme occidentaux.