colère des pays musulmans s'étend contre le Danemark, où avaient été publiées, le 30 septembre 2005, dans le quotidien Jyllands-Posten, douze caricatures du
prophète Mahomet, et contre la Norvège, où Magazinet a reproduit ces dessins le 10 janvier. En France, France Soir, dans son édition du 1er février, les a, à son tour, publiés. L'un d'eux, montrant la tête du Prophète surmontée d'un turban en forme de bombe, a provoqué l'indignation générale.
Réunis mardi 31 janvier à Tunis, les ministres de l'intérieur de plusieurs pays arabes ont demandé au gouvernement danois de "sanctionner fermement" les auteurs de ces caricatures. Après ceux du Moyen-Orient, les oulémas du Maroc ont dénoncé le "caractère outrageant" de ces dessins et "l'association faite entre le Prophète et des actions exécrables, diamétralement opposées à ce que le messager de Dieu
est venu combattre".
Un boycottage des produits danois a commencé dans quelques pays arabes. Le siège du Jyllands-Posten, à Aarhus, a dû être évacué mardi à la suite d'alertes à la bombe. Les imams du pays ont jugé insuffisantes les excuses du journal, qui se repent d'avoir offensé les musulmans, mais pas d'avoir publié des caricatures. Le premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen, s'était félicité de ce geste.
Cette colère des musulmans ne s'explique pas seulement par l'amalgame entre l'
islam et le terrorisme islamiste, fréquent depuis les attentats du 11 septembre 2001, aux Etats-Unis en particulier, dans les milieux évangéliques et chez l'extrémiste Pat Robertson. Elle n'a même qu'un rapport éloigné avec la fatwa de l'imam iranien Khomeiny, en 1988, condamnant à mort l'écrivain Salman Rushdie, qui avait, selon lui, interprété trop librement des versets du Coran, qui, en islam, est la parole de Dieu " incréée", donc définitive et immuable.
UNE ATTITUDE IDOLÂTRIQUE
Cette fois, c'est la question de la
représentation du Prophète qui est en cause. En dehors même de toute volonté de dénigrement, la représentation équivaut, en islam, à un blasphème. L'image est identifiée au culte païen des idoles : "Le vin, les jeux de hasard, les idoles sont des abominations inventées par Satan. Abstenez-vous en", écrit le Coran. La lutte contre les idoles (al-açnam) est une prescription absolue de l'islam, comme des autres monothéismes : des guerres "iconoclastes" ont embrasé l'Empire byzantin au cours du premier millénaire chrétien.
La tradition des hadith ("dits" du Prophète) a perpétué cet interdit. Selon Muhammad Al-Bukhari (810-870), le Prophète aurait dit : "Les anges n'entrent pas dans une maison qui abrite un chien ou une effigie." Ceux qui reproduisent la figure de Dieu se prétendent les "égaux" de Dieu et "ils seront châtiés le jour du Jugement dernier". D'où le souci, qui a traversé les siècles et tous les empires musulmans, d'éviter toute imagerie figurative et de s'en tenir à des miniatures de visages humains ou d'animaux. Jamais d'Allah ou de Mahomet.
Depuis, le crime de profanation reste attaché à toute représentation de Dieu ou du Prophète. "L'homme doit toujours maintenir une distance entre lui et Dieu et son prophète", explique Malek Chebel, anthropologue. Si on prive Dieu de distance, on le "banalise", on l'"humanise". On en fait un Dieu "totémique", soit une attitude idolâtrique.
Cette affaire est révélatrice du divorce qui demeure, en islam, avec une notion comme la liberté de la presse, derrière laquelle se sont abrités les journaux scandinaves pour publier les caricatures de Mahomet. Pour Malek Chabel, auteur de L'Islam et la raison (Ed. Perrin, 2005), "l'interdit de l'image est l'ultime bastion, le dernier carré sacré du dogme. L'islam a déjà beaucoup lâché dans son rapport avec l'argent, avec la sexualité, avec la liberté de voyager. Admettre la représentation et la dérision, ce serait baisser les armes ". Dans cette polémique qui enfle, l'islam est à nouveau face au défi de la liberté de conscience et d'expression.
Plus de critiques à propos de Le Monde