"Quand la médecine se pratique la mort dans l''âme"
de Samia Hurst; extrait de la revue "Frontières", vol. 13, n° 2,
printemps 2001
Le problème…
Le personnel hospitalier est parfois amené à vivre des situations dans lesquelles il se trouve écartelé entre sa
conscience et sa réalité professionnelles. Ces situations, d’une « difficulté plus morale que technique » pour reprendre les termes de l’auteur, couvrent tous les champs de sa pratique :
Sa relation avec le patient, lorsque celui-ci, à un certain niveau de souffrance, accepte une médication à la seule condition que le soignant l’aide à abréger sa vie si la médication se révélait sans effet ;
Sa relation avec son supérieur hiérarchique, lorsqu’il lui faut exécuter un acte que sa conscience réprouve. Un malaise que le sentiment, même erroné, que son avis ne soit de toute façon pas entendu, suffit à créer.
Et tant d’autres actes, réalisées en urgence et douloureuses, à la
réflexion.
De plus, que cette prise de conscience se fasse avant, pendant ou après l’exécution de l’acte, elle produit le même effet: l’émergence d’un sentiment de reniement de ses propres valeurs, d’une « mort à soi-même » (page 2). Et ce, que l’on privilégie l’émotion ou la raison pour le combattre. La dépression ou l’épuisement professionnel apparaissent alors comme la seule voie de sortie.
Face à ces dilemmes moraux (mais hélas, courants), l’éthique médicale tente d’apporter des réponses ou, tout au moins, des pistes de réflexions.
… et des pistes de solution
Des pistes existent, y compris au niveau institutionnel, comme la « clause de conscience » (qui permet de refuser l’exécution d’un acte contraire à ses convictions). Mais d’aucuns imaginent sans peine – et l’auteur les souligne -, les risques d’une telle solution, l’acte médical mettant par essence une équipe en interaction.
S. Hurst privilégie plutôt des pistes ayant en commun l’importance d’un travail de groupe, et la "relecture" de ses actes au sein de l''équipe des praticiens. Trois de ces pistes sont les suivantes:
Le temps : il est nécessaire, dit-elle, de réaliser que le temps de réflexion et d’analyse pris par l’équipe médicale est aussi du temps pris pour le patient et non un temps qui lui serait volé.
Les grilles de lecture, celle de Guy Durand, notamment, qui permet ce travail de réflexion, en équipe, afin de clarifier la situation à venir et prendre une décision consciente, justifiée et partagée. Tout en sachant que certaines situations aboutiront inéluctablement à choisir, « non pas si, mais dans quelle mesure et de quelle façon on va se "salir les mains" ». Mais cette inéluctabilité sera dite, mise à jour et acceptée – ou, du moins, comprise, avant l’exécution de l’acte. Cependant, l’auteur n’ignore pas le risque inhérent à ce type de travail de groupe, citant à ce propos Erich Fuchs. « Le risque, on le comprend immédiatement, est de faire dépendre la vérité de la capacité rhétorique de tel ou tel participant, plus doué qu’un autre dans l’art de la persuasion ».
La troisième piste vient renforcer une « solution » déjà existante, à savoir la formation professionnelle initiale des futurs cliniciens : cette formation intègre de plus en plus une préparation à l’outillage conceptuel tout comme l’analyse de l’éthique clinique. La piste suggérée vise une poursuite de cette solution, en « situation » cette fois-ci. Une « relecture de cas » qui ne peut qu’aider à mieux comprendre –et donc vivre des situations parfois inéluctables.
Mon avis
S. Hurst est médecin et elle illustre admirablement le courant éthique féministe (« ethics of care »).
En effet, prenons par exemple le praticien face à la souffrance du patient : on pourrait penser que taire la compassion en soi, est la meilleure façon de protéger son intégrité, et d’assumer nos responsabilités professionnelles (« d’autres malades ont besoin de nous&n»). Choisir en somme, l’empathie plutôt que la sympathie, car le patient (ou ses proches !) cherche une aide qu’une trop grande proximité, physique ou affective, pourrait altérer.
Mais l’auteur met en garde contre cette attitude « raisonnable plutôt qu’affective ». Il faut l’un et l’autre, pour tenter d’aboutir à une « solution », car « ce sont nos désirs qui nous donnent un but, même si la raison peut nous aider ensuite à l’atteindre » souligne-t-elle, se rapprochant ainsi de la vision d''Aristote qui met le désir et non la réflexion comme source de l''action. Un désir qui, refusant « l’échec médical » comme une fatalité, incite à aller plus loin. Un désir qui n''empêche pas la réflexion, bien au contraire. Cette "tension" entre la finitude de notre être et les progrès sans cesse réalisés par la médecine me semble le mieux caractériser ma compréhension de l’approche de l’auteure: accepter nos limites… et le fait que nous n’en connaissions pas les frontières.
Je fais alors miens ces mots de H. Doucet qu’elle cite:
« Lorsque toutes les voix ont été entendues et toutes les histoires racontées, chacun prend conscience de l’amplitude humaine de ce qui est en jeu. La responsabilité est plus grande que jamais; elle appelle à une plus grande modestie et à une plus grande imagination dans la recherche des solutions. » (page 9).