Ca a commencé comme ça. Elle signait ses livres, comme on dit. 10 exemplaires vendus, un vrai best seller. On allait
atteindre les treize dans la journée, sans blagues. Elle l'a vue arriver. Un air étrange, la laideur bien sûr mais pas seulement. Il est des laideurs agréables, belles en somme. Là, c'était irrattrapable, tout à refaire, une toile à recouvrir, à laver. D'habitude elle ne pensait jamais à cela ; même en pensée, il fallait être nickel, séquelles d'une éducation bourgeoise un peu snob. Communiste pour dire. Pourquoi cette image persistante? Elle avait honte et se crut obligée de sourire par culpabilité.
Intuition ? C'est lorsqu'elle vit le chemin éventré qu'elle comprit. Son instinct ne n'avait pas flouée. Cette femme était laide intérieurement, c'est cela qu'elle avait vu dans la librairie. Elle avait fait abattre un chemin, ni plus ni moins, et pas n'importe lequel.
C'est comme ça que ça a commencé. Il fallait le restaurer. Bon, facile. Faire un appel au peuple. Facile. Mais dans le village, les gens sont mous mous mous. L'avantage est qu'un simple tract fait séisme. Les élus comme on dit ? Certains, entre marteau et enclume: attendons, on verra. D'autres, déterminés: il faut. Et l'ensemble : "on a tant à faire, excuse nous, si tu savais, à propos, c'est très bien ce que tu fais, salut." Et le jour J., ne séparation rigoureuse, la moitié à l'inauguration du restaurant, l'autre affiché dans le village. Comme ça on est parés.
Et le chemin marqué bizarrement "interdit" sans que l'on sache s'il s'agissait du ruisseau, dangereux depuis des lustres et sécurisé à présent, ou de tout le lieu. Elle se sentit bizarre. Bon, on le sait que les politiques sont ... et quand ils ne le sont pas, ils le deviennent, c'est dans la règle des choses ... mais quand même. Il restait une solution, une seule, devenir riche et célèbre. Surtout riche car la célébrité, ça ne nourrit pas. Facile, mais pas bandant. Il allait falloir s'y coller.
Elle décida de jeter le froc. De devenir une autre. Une saloperie, à tant qu'à faire. Obligé pour sauver son chemin. Puisque ça paie... relativement. Comme se débarrasser d'une peau morte à la râpe à parmesan. Tuer s'il le fallait, ça ne lui plaisait pas trop mais question de devoir, on ne mégote pas avec le devoir. Bizarre, elle n'éprouvait plus le désir de fumer tout d'un coup. Ni de voir David. Un emerdeur au fond. Comment n'y avait-elle pas pensé plus tôt ? Elle se répétait avec délices, un emmerdeur. Terne, petit, intelligent mais médiocre. Avare surtout.
Un plan, un plan. sans la morale, comme tout est simple ! Exploiter Gilbert, tiens, une idée, il ne demandait que ça. Un point. Et Francis, pareil. Faire monter les enchères peut-être. Génial. Se mettre à prix, comme David, "je t'aime mais je me dois aussi à Léa, impossible de faire autrement, ce n'est pas de gaité de coeur que..." Une vocation tardive de pute mondaine, c'est toujours ça. Bon après ? Aller vivre avec David quelque temps pour conserver la flamme, on ne sait jamais, une poire pour la soif, les loyers sont chers à Londres. "Je t'aime mais je me dois aussi à Gilbert, impossible de faire autrement, ce n'est pas de gaité de coeur..." Facile.
Et puis ? Vivre. Tout simplement. Ce sont les prémisses. Les coulisses. Ce dont jamais on ne cause. Après parader devant les écrans. Humanitaire. Artiste. Auteur. Engagé. Madame, vous êtes formidable. Et après ? le dire.Madame, quelle sincérité, quelle modestie. On ne s'en sort pas. La aussi. Mais c'est plus confortable qu'être un saint.