Elle avait décidé de faire le mal puisque le bien ne lui avait pas réussi. Idées noires. Elle avait pioché, défriché
et été honteusement bafouée ensuite. La ritournelle revenait. Le monde est abject, les gens sont minables... Dépression, mais cette fois elle allait réagir. C'était décidé.
Elle s'installa au café sur la place pour réfléchir. Avec les oeuvres complètes de Giono. Et elle tomba sur l'histoire de ce paysan, bon sous tout rapports, qui raconte à Jean devant un pastis matinal qu'il a une affaire de famille à régler. Mystère. Quoi ? Il se fait un peu prier...
Ben voilà, il avait une soeur, tu sais, l'Ernestine? Un peu "chiennette". Cuisse légère, quoi. Elle part à la ville et revient avec une fille, tu te souviens pas ? Un bébé. Elle l'éleva, mariée à un paysan, le Gilbert, celui des Barguines. Pas causeur, gros travailleur. La petite part elle aussi à seize ans. Et elle a une fille, avec un vaurien ; et là, elle meurt. Lessives l'hiver à la rivière, privations, maladie, voilà. Le mari la suit de près, épuisé, mais lui, par l'absinthe. La petite avait trois ans.
Le brave homme disait le soir à sa femme "y a cette petite qu'est seule..." puis ils s'endormaient en soupirant, peuchère. La grand mère écrivit à son fils cadet... l'Auguste tu sais, mon petit frère, celui qui était si brave... qui alla la chercher. Seulement voilà, il avait pas de caractère l'Auguste, tu te rappelles bien, une femme autoritaire qui avait pas envie de s'encombrer, y en a bien assez avec les siens et les bêtes. Si bien que le pauvre homme la reconduisit chez sa grand mère qui la reçut comme un mouchoir sale et l'abandonna aussitôt à l'assistance publique. Le moyen de faire autrement, avec le Gilbert qui supportait pas les gosses, même les siens ? Le soir, en s'endormant, il se disait toujours "y a cette petite"... C'est pas gai la vie des fois. La Marie lui disait "allez t'en fais pas, tu te tournes toujours les sangs pour tout, t'es trop brave, pense plus, dors..." Et il s'endormait.
Seulement voilà, à présent, ils venaient de recevoir une lettre, événement mémorable et unique : la petite était "libre". Ils n'en revenaient pas. La petite ? Elle n'avait plus trois ans mais vingt et un, le temps passe, ça rajeunit pas mon pauvre Jean. Et elle était sortie. Elle avait été engagée comme bonne par des riches... Si bien qu'il avait préparé un petit cadeau et un message qu'il allait porter demain. Cette
enfant, enfin cette jeune fille à présent, elle était bien d'eux, pas moyen de le nier, mais on sait ce que c'est avec ces gosses : les soeurs, ça vaut mieux que rien, mais ces enfants, on sait ce qu'ils deviennent. Il fallait dégager sa responsabilité si elle faisait quelque chose et bien avertir ses patrons. Ca risquait de leur retomber dessus même s'ils n'y étaient pour rien, lui et la Marie puisque cette petite, ils l'avaient quasiment jamais vue. Mais elle va être renvoyée ? Ils prendront leurs responsabilités, moi je les aurai prévenus comme c'est mon devoir. Avec l'Ernestine et la pauvre Jeanne, et puis l'assistance, que veux-tu que ça fasse ? Les gens sont parfois méchants. La Marie elle m'a dit "dis leur bien, parce que t'es trop brave". Alors je vais leur dire, faut pas tromper les gens, à mon age, j'ai pas envie d'avoir des ennuis.