Sur la providence :
Envisageons d’abord la
connaissance que Dieu peut avoir du monde qui
est singulier et contingent.
En effet, pour que Dieu puisse récompenser ou châtier de manière juste, il faut qu’il ait
connaissance des affaires des hommes. De nombreux philosophes considèrent que Dieu ne peut connaître le singulier et ce pour plusieurs raisons. Une des principales
est liée au fait que les phénomènes sont percevables par les sens alors que Dieu connaît par la raison. Certains pensent encore que Dieu qui est immuable ne peut connaître les singuliers car ceux-ci sont en perpétuelle mutation. Cela impliquerait que la connaissance de Dieu n’est pas fixe et que Dieu changerait par « renouvellement successif de sa connaissance »<2>. Pour Maimonide cela ne se peut. Dieu étant parfait, il ne peut contenir aucune imperfection, or l’ignorance en est une à ses yeux. De plus, cette connaissance s’identifie à son essence ce qui fait que Dieu n’en a jamais de nouvelle. Il connaît déjà tout. Mais si Dieu connaît d’avance ce qui va se passer, qu’elle est la place de choix qu’il reste à l’Homme ? En réalité, face aux multiples choix qui se présentent à l’homme, il reste libre de choisir l’un ou l’autre, mais Dieu sait par avance quel choix l’homme fera librement. Dieu connaît les futurs contingents mais la prescience divine n’enlève rien au possible dans sa condition de possible. Il ne s’agit pas du tout du même type de raisonnement que ce qui a été décrit concernant les ascharites. Il n’y a donc pas prédestination. Cela est très important, car s’il y avait prédestination, comment Dieu pourrait il punir une action non librement effectuée ? Maimonide insiste sur le fait qu’il ne faut surtout pas confondre la science divine avec la notre. La science divine n’en n’est pas une amélioration. Elle diffère par nature, en ce qu’elle porte sur ce qui n’est pas encore, qu’elle ne subit pas de changement, qu’elle ne fige pas les choix futurs, qu’elle porte sur l’infini, etc. . Vouloir résoudre la question de la connaissance divine est impossible pour nous et apparaît aux yeux comme une hérésie. Maimonide dira que la connaissance qu’a Dieu des singuliers peut être comparée à celle qu’a l’artisan de son œuvre. L’artisan ne fait que « réaliser un ouvrage dont il a d’avance la connaissance »<3>. Ainsi, alors que pour tous la connaissance suit l’ouvrage, pour lui, c’est le contraire. Il en va de même lorsqu’il s’agit de Dieu par rapport à l’univers. Afin de ne pas risquer l’hérésie, nous retiendrons uniquement le fait que Dieu connaît les singuliers et que cela est nécessaire à la théorie de la Providence.
Si Dieu connaît les singuliers, et c’est le cas, il peut juger de façon juste les actes humains. Il est fondamental d’après la Loi de Moise que l’homme puisse agir de manière absolument libre. Il a la possibilité de faire tout ce qui est en sa capacité. C’est ainsi que tous les malheurs qui lui arrivent ne viennent pas de Dieu, mais de lui même. L’homme est libre et Dieu qui est Juste inflige des douleurs à l’homme mauvais et procure des jouissances à l’honnête homme. La liberté qu’a l’homme est celle d’accomplir l’action de son choix, sachant que le fruit de son action sera attribué et donc jugé de façon juste par Dieu. Tout ce qui arrive aux hommes, n’est rien d’autre que ce qu’ils ont mérité de recevoir.
Mais comment se fait-il que certains soient frappés de malheurs alors qu’ils n’ont pas péché ? Rien ne traite de cela dans les textes, mais Maimonide cite des châtiments d’amour dont parlent certains docteurs de la Loi. Il s’agit de malheurs attribués aux hommes non pour les punir, mais pour augmenter leur récompense future.<4> Cette thèse, non fondée sur les textes, ne semble pas convenir à Maimonide. De plus, ces mêmes personnes accordent la Providence aux animaux, alors que Maimonide la réserve aux hommes<5>.
Notons que chez certains philosophes, comme Avicenne, le Mal est voulu par Dieu dans le sens où il ne peut y avoir de Biensans Mal. Cela découle de la conception qu’Avicenne donne du mal, comme pouvant découler d’un manque (mal per accidens<6>) en contraste avec le Bien prérequis per se. Dieu qui veut le Bien ne peut empêcher le mal qui en découle ; la richesse ne peut exister sans la pauvreté qui est la privation de richesse.<7>
La Providence, dans le monde sublunaire, n’a pour objet, en tant qu’individus, que les hommes. Et c’est ainsi uniquement pour les hommes que les peines et récompenses correspondent aux mérites de chacun. Pour le reste, Maimonide se range du coté d’Aristote Notons tout de même que, bien que Maimonide se réclame ici d’Aristote, on pourrait penser que ce schéma est plutôt emprunté à Avicenne.<8>. Chez Maimonide, tout comme chez de nombreux penseurs avant lui, les sphères célestes peuvent influencer sur le monde terrestre.