Lamétaphysique d’Avicenne
est une métaphysique des essences, et cettemétaphysique des essences subsistera dans la tradition de l’avicennisme iranienjusqu’à la grande réforme opérée par Molla Sadra Shirazi (1640), personnalitédominante de l’école d’Ispahan, qui substituera une métaphysique de l’existerà cette métaphysique des essences. La Première Intelligence contemple sonPrincipe, et de cet acte de penser procède la Deuxième Intelligence. Elle secontemple elle-
même en tant que sa relation avec son Principe rend nécessairesa propre existence, et de cette pensée par laquelle elle se penseelle-même comme nécessaire par son Principe procède la Première
Âme, Motrice dupremier ciel ou Sphère des Sphères qui englobe toutes les autres. Tandis que la“
dimension” de son exister est sa dimension de lumière, la “dimension” de sapropre essence représente donc en quelque sorte sa dimension d’ombre; leciel qui en procède marque ainsi la distance qui sépare l’Âme motrice de ceciel et l’Intelligence dont elle émane; c’est cette distance que vise à comblerle désir qui entraîne cette Âme vers cette Intelligence, tandis que cette Âmeentraîne ainsi son propre ciel dans le mouvement de son désir. Cette triplecontemplation instauratrice des premiers degrés de l’être se répèted’Intelligence en Intelligence, jusqu’à ce que soit complète la doublehiérarchie : hiérarchie supérieure des Dix Intelligences, celles
qu’Avicennedésigne comme les Chérubins (Karubiyun, Kerubim) ou Anges sacro-saints(mala’ikat al-quds, angeli intellectuales), et hiérarchie inférieure desÂmes célestes, celles qu’il désigne comme Anges de la magnificence (mala’ikata-l‘izza, angeli coelestes). Ces Âmes célestes, motrices des cieux, n’ontpoint les facultés de perception sensible; en revanche, elles possèdentl’imaginative à l’état pur, exempte de la servitude et du trouble des sens. L’intellectpratique (qui est appelé aussi “
intellect actif”), c’est l’âme pensante dans safonction pratique et active, c’est-à-dire en tant qu’occupée à gouverner lecorps et ses puissances vitales. Il est envers l’intellect contemplatif dans lemême rapport que l’Âme céleste, motrice de son ciel, envers l’Intelligence dontelle émane, ou dans le même rapport que l’intellect contemplatif lui-mêmeenvers l’Intelligence agente (c’est ce rapport que mettent en œuvre les récitssymboliques de Hayy ibn Yaqzan et de Salaman et Absal). Quant à l’intellectcontemplatif, il comporte quatre degrés: un premier degré où l’intellect, nu etvide, est dans le même état qu’une matière en puissance à l’égard de touteforme; ensuite, il entre déjà en acte par les sensations et les images; il entretout à fait en acte, devient intellect “acquis”, dès qu’il se tourne versl’Intelligence agente séparée pour en recevoir les formes intelligiblescorrespondant à ses images sensibles; enfin, à force de répéter cette“conversion” vers l’Ange, cela devient chez lui un état “habituel” (‘aqlbi-l-malaka, intellectus in habitu). Farabi et Avicenne ont fait de cetteIntelligence un être du Plérôme suprême auquel l’être humain se trouve rattachédirectement et précisément par elle et c’est là l’originalité “gnostique” denos philosophes. Cette “information” ou animation d’un corps n’est que l’unedes fonctions de l’âme; ce n’est pas même la principale. Lui fait écho, parmibeaucoup d’autres en Iran, le monumental commentaire produit parSayyedAhmad ‘Alawi (élève et gendre de Mir Damad, le grand maître dephilosophie et de théologie à Ispahan, 1631) sous le titre Clef du Shifa’(Miftah al-Shifa’). Le commentateur justifie son titre en se référantexpressément aux quelques lignes par lesquelles Avicenne, dès le début duShifa’, renvoie à sa “philosophie orientale” comme expression de sa vraiedoctrine personnelle. Malheureusement,on l’a rappelé ci-dessus, il ne subsiste de cette “philosophie orientale” quedes esquisses, fragments et allusions qu’éclaire, il est vrai, leur contexte. Nallinopassa pour avoir tranché la question (en 1925), en montrant qu’il ne s’agissaitpas de philosophie “illuminative”, mais de philosophie “orientale”; bref, qu’ilconvenait de lire mashriqiya et non pas mushriqiya. C’était un peuenfoncer une porte ouverte, car en Orient, en particulier chez les philosophesse succédant de génération en génération en Iran, jamais personne ne s’étaitavisé de lire autrement que mashriqiya. Malheureusement, cette traditionfut longtemps ignorée en Occident. En revanche, il y a une tradition constanteen théosophie et mystique islamiques, selon laquelle l’“Orient” (mashriq)désigne le monde de la lumière, le monde des Intelligences, les universangéliques, tandis que l’“Occident” (maghrib) réfère au monde desténèbres et de la matière sublunaire où “déclinent” les âmes
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