Nous dironsseulement ici que, dans l’état des textes, l’idée la plus précise que l’onpuisse se faire de cette “
philosophie
orientale” d’Avicenne est à chercher,d’une part, dans ce qui a survécu de ses Notes sur la Théologie dited’Aristote (théologie qui est en fait une paraphrase, en arabe, des dernièresEnnéades de Plotin). Le Récit de Salaman et Absal, c’est le dramedes deux héros de la partie finale du Livre des directives et des remarques(Kitab al-Isharat wa-l-tanbihat); ils typifient les deux intellectscontemplatif et pratique (cf. supra), et plus largement encorecorrespondent aux figures des documents hermétistes: Phôs-Lumière et Adamterrestre, Prométhée et Épiméthée, l’homme “célestiel” et l’homme de chair. Envertu de ses prémisses, semblable théologie pourra refuser à Avicenne et à sesconfrères la qualification de “mystique”. Quant au secret de l’homme Avicenne,c’est, comme toujours en Islam, un secret entre lui et son Dieu. Certes, DunsScot eut une compréhension subtile et approfondie des thèses avicenniennes; samétaphysique du singulier en est une géniale mise en œuvre.
Philosophie etthéologie se conjuguent
finalement en une sagesse divine, une theosophia,une connaissance qui est salut, “gnose”. L’Intelligence agente est, chezAvicenne, une Intelligence séparée c’est-à-dire transcendante; elle est à lafois l’Ange de la connaissance pour les philosophes et l’Ange de la révélationpour les prophètes: elle est à la source d’une “philosophie prophétique”(hikmat nabawiya) où se conjoignent philosophie et théologie. Chaqueindividualité humaine pensante, entrant en conjonction avec elle, entre parelle en relation directe et immédiate avec le Plérôme céleste et reçoit d’ellesa capacité d’immortalité. L’angélologie avicennienne se trouvait d’emblée enIslam dans une position autre qu’en chrétienté. En revanche, en Islam, l’idéeavicennienne de l’Intelligence, assimilée par les différentes écolesésotériques, apparaîtra comme la sauvegarde de la pureté du tawhid, del’Unité divine transcendante. Les raisons et les conséquences de la crue del’averroïsme, évoluant en averroïsme politique (Jean de Jandun, Marsile dePadoue, XIVe siècle) et submergeant finalement l’avicennisme, suggèrent que lesnoms d’Avicenne et d’Averroès pourraient être pris comme les symboles desdestinées spirituelles respectives de l’Orient et de l’Occident. De cette cruede l’averroïsme, en effet, il n’y a pas trace en Orient, nommément en Iran,pays qui, du XIIe siècle à nos jours, est resté le principal foyer de laphilosophie en Islam. L’œuvre d’Avicenne n’a cessé d’être enseignée etcommentée en Iran jusqu’à nos jours. La coutume iranienne est de partager lesphilosophes en Mashsha‘un ou péripatéticiens, et Ishraqiyun,équivalent de platoniciens. Avicenne y est amené à prendre position quant à larésurrection du corps, pour finalement en rejeter l’idée. Molla Sadra discerneavec clairvoyance que ce qui a manqué ici à Avicenne, c’est une doctrinesatisfaisante de l’Imagination active et du monde imaginal, et partant uneclaire notion du corps subtil ou imaginal (jism mithali ).