Le « Faust » de Goethe (3 )Adolphe BOSSERTCe fut le dernier effort que fit le poète pour avancer uneoeuvre delaquelle son développement intérieur le séparait de plus en plus.Certainestrivialités disparaissaient de l’entretien entre Méphistophélès et l’Écolier.Quelques-unesdes dernières scènes, encore en prose, ou mal reliées àl’ensemble, étaientsupprimées. Le temps du titanisme était passé chez lui, etil estprobable
qu’en livrant le Faust au public comme un fragment, iln’avaitpas plus l’intention d’y revenir qu’il ne revint au Prométhée, auJuiferrant, au Mahomet. Le 29 novembre de la
même année, Schiller écrità Goetheque ce serait pour lui une satisfaction des plus vives de pouvoir lirelesfragments encore inédits du poème de Faust, dont il admire laconceptionpuissante, et qu’il compare au torse d’Hercule. » Schiller insiste,et, au moisd’août de l’année suivante, Goethe promet «quelque chose de Faust»pour lesHeures; mais il ajoute: «Mon Faust estcomme une poudre qui a été dissoute dansl’eau et qui se dépose au fond duvase: tout paraît remonter et se rejoindre,aussi longtemps que voussecouez le vase; mais à peine suis-je réduit àmoi-même, que tout retombeau fond.Ce grand critique avait déjà été frappé de ceque la légende deFaust contenait de poésie, et il avait longtemps pensé à laremettre authéâtre; mais peu à peu le sujet s’était transformé dans son
esprit,et àla fin le seul péché de Faust était «sa soif de connaître»,péchépardonnable assurément aux yeux d’un philosophe, et qui, en tout cas,neméritait pas la damnation éternelle. Du jour où Goethe, cédant auxinstancesréitérées de Schiller, songe sérieusement à reprendre le Faust, cequile préoccupe surtout, c’
est ce qu’il appelle l’idée du poème: cemot revientconstamment dans la correspondance des deux amis. «Je me suisdécidé, écritGoethe le 22 juin 1797, à travailler à mon Faust; jeveux sinon le terminer, dumoins l’avancer pour une bonne part. Je sépare cequi est imprimé, et je ledispose en grandes masses, en y intercalant ce quiest déjà écrit ou imaginé, etje prépare et avance ainsi l’exécution du plan,qui, à vrai dire, n’est qu’uneidée.Schiller promet «de chercher lefil», et, s’il ne réussit pas à le trouver,il s’imaginera qu’il a devantlui une série de fragments qu’il vient de découvrirpar hasard, et qu’il estchargé de compléter. Schiller représente, à ce moment,en sa propre personne,le lien entre la jeunesse et l’âge mûr de Goethe.Aureste, quand Schiller et Goethe parlent de l’idée de Faust, il nefaudrait pasprendre ce mot dans un sens trop étroit. Les plus belles étoilesdu ciel, lesplus hautes jouissances de la terre, il réclame tout, et rien nepeut satisfaireson coeur inquiet.Détourne cet esprit de sa sourcepremière; mène-le sur taroute, si tu peux le saisir et fais-le déchoir. Nulledistinction n’est faite,dans la forme du
pari, entre la vie présente et la viefuture. Ainsi le pacten’est plus qu’un pari, et le pari devient une épreuve pourFaust. Mais Faustsortira triomphant de l’épreuve, et Méphistophélès serafinalement dupe. Quant àMéphistophélès, c’était tantôt «le compagnondont Faust ne pouvait plus sepasser, quoique, par sa froideur et soninsolence, il réduisît à rien les donsqu’il lui apportait», tantôt leséducteur, chargé d’aiguillonner la pauvrehumanité, «une partie de cetteforce qui veut toujours le mal et qui faittoujours le bien». D’un côté,il ne peut jamais se détacher entièrement d’unsujet dans lequel il a versé debonne heure ses émotions les plus vives et lesplus profondes; et, del’autre, il désespère de lui donner jamais cette formeaccomplie qui, depuisson commerce avec l’Antiquité, est devenue pour lui lavraie marque d’uneoeuvre d’art. Le plus souvent, une excitation du dehors luiest nécessaire pourranimer son zèle. Pour compléter le tableau, deux philosophes,Thalès et Anaxagore,viennent exposer leurs théories contraires sur l’origine dumonde. Hélènerevient de Troie et rentre dons son palais, suivie d’un choeur deTroyennescaptives. Le Faust, dans sa rédaction primitive, avait étésimplementpoétique; il devint
poétique et philosophique dans la Premièrepartiede la tragédie; poétique et allégorique dans la seconde. Lavieillessed’un grand poète, quelque vigoureuse qu’elle soit, est toujours lavieillesse,c’est-à-dire l’âge où l’on raisonne et où l’on se souvient plusqu’on ne sent,et, comme dit Goethe, quelque puissante que soit l’entéléchie,elle ne maîtrisejamais entièrement le corps, et il est bien différent d’avoiren lui un allié ouun adversaire La rédaction des dernières parties du poèmeest plus lente, plusintermittente, plus laborieuse. La physionomie despersonnages pâlit ets’efface. Méphistophélès, si vivant au début, s’atténue ets’humanise, et semblepresque embarrassé de son rôle de tentateur; onsent et il paraît sentirlui-même que son pari est perdu. Le plan se modifie,en suivant lestransformations de l’esprit de Goethe. Celui du Faustprimitif et du Fragment de1790 n’est pas celui de la Premièrepartie de la tragédie; les deux plans sesuperposent dans larédaction de 1808, sans se pénétrer; on dirait deux poèmesemboîtés l’undans l’autre. Kuno Fischer appelle le Faust la Divine Comédie dupeupleallemand: il l’est par sa richesse poétique, par saprofondeurphilosophique, et surtout par son rapport intime avec le génie delanation; mais la Divine Comédie de Dante est d’une architectureplus belle.
Plus de résumés à propos de Le « Faust » de Goethe (3 )