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?Histoire ou mémoire ?

Summary rating: 5 stars 21 Notes
Auteur(s) : Denis Collin
Résumé par : educaweb
Visites : 388  mots: 900   Publié le : décembre 06, 2006
Le devoir de mémoire concerne d’abordessentiellement le crime contre l’humanité et tend à s’étendre à tous lesévènements tragiques de notre histoire et fonctionne sur le mode du "plusjamais ça", mettant en œuvre toutes les figures de la morale et du combatdu bien contre le mal. L’histoire, à la fois comme science sociale et commediscipline scolaire a, par nature, sa tâche de maintenir vivante la mémoire.Pourtant, cette identification de lamémoire collective et de l’histoire est une source d’interrogationsphilosophiques et épistémologiques majeures. Cette opposition entre histoire etmémoire, cependant, ne disqualifie pas le rôle politique de la mémoire maisexige une claire séparation des ordres. N’est-il pas évident que l’histoireremplit collectivement cette même mission. Le but est d’empêcher que lepassé des hommes ne s’oublie avec le temps et éviter que d’admirables exploitstant du côté des Grecs que de celui des Barbares, perdent toute célébrité.L’histoire par le fondateur de l’histoire serait donc bien untravail demémoire, une lutte contre l’oubli. L’histoire n’est donc déjà plus récit, maisscience parce qu’elle enquête sur les causes. Cette question des causes,évidemment, est la croix de l’épistémologie de l’histoire. Mais qu’est-cequ’une cause en histoire? C’est là l’objet des controverses les plusdures. La mémoire est ma mémoire. L’histoire vise l’objectivité. La mémoirehistorique est toujours notre mémoire. Notre mémoire de l’histoire d’une nationn’est pas la mémoire de l’histoire de ses voisins et réciproquement! Aucontraire, l’histoire implique un décentrement du regard. La mémoirecollective fonctionne, elle aussi, à l’oubli. La mémoire individuelle est cepar quoi l’individu constitue sa propre identité. Paul Ricoeur a longuementdiscuté des limites de la scientificité de l’histoire. Pour lui, en dépit desefforts de l’historiographie moderne, l’histoire ne peut s’émanciper du récit. Noussavons bien que l’histoire ne se pense pas comme les sciences de la nature. Certesl’histoire ne peut échapper au conflit des interprétations, mais la véritéscientifique reste son idéal régulateur. La mémoire est la vie, toujours portéepar des groupes vivants et à ce titre, elle est en évolution permanente,ouverte à la dialectique du souvenir et de l'amnésie, inconsciente de sesdéformations successives, vulnérable à toutes les utilisations etmanipulations, susceptible de longues latences et de soudaines revitalisations.L'histoire est la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce quin'est plus. La mémoire est un phénomène toujours actuel, un lien vécu auprésent éternel ; l'histoire, une représentation du passé. L'histoire, parceque opération intellectuelle et laïcisante, appelle analyse et discourscritique. La mémoire installe le souvenir dans le sacré, l'histoire l'endébusque, elle prosaïse toujours. La mémoire sourd d'un groupe qu'elle soude,ce qui revient à dire, comme Halbwachs l'a fait, qu'il y a. autant de mémoiresque de groupes; qu'elle est, par nature, multiple et démultipliée, collective,plurielle et individualisée. L'histoire, au contraire, appartient à tous et àpersonne, ce qui lui donne vocation à l'universel. La mémoire s'enracine dansle concret, dans l'espace, le geste, l'image et l'objet. L'histoire nes'attache qu'aux continuités temporelles, aux évolutions et aux rapports deschoses. La mémoire est un absolu et l'histoire ne connaît que le relatif.Jusqu’ici, l’opposition entre histoire etmémoire est correctement perçue.L'histoire est dé légitimation dupassé vécu.Que l’histoire néantise la mémoire, ce n’est donc qu’uneautre façon de dire que l’histoire se veut connaissance rationnelle et nonsimple vécu récité.Un des signes les plus tangibles de cetarrachement de l'histoire à la mémoire est peut-être le début d'une histoire del'histoire, l'éveil, dans le monde, toutrécent, d'une conscience historiographique. En effet, il n’y a pas de mémoire de lamémoire. Se remémorer sa mémoire, c’es de sensprécis. En revanche, l’histoire de l’histoire s’insère sans difficulté dans unediscipline constituée, comme l’histoire des sciences. Nora écrit encore:C’est l'histoire tout entière quiest entrée dans son âge historiographique, consommant sa désidentification avecla mémoire.L'histoire,et plus précisément celle du développement national, a constitué la plus fortede nos traditions collectives; par excellence, notre milieu de mémoire. Lanation n'est plus un combat, mais un donné ; l'histoire est devenue une sciencesociale; et la mémoire un phénomène purement privé. La nation mémoireaura été la dernière incarnation de l'histoire mémoire. L’histoire n’est quela succession des générations.Quoi qu’il en soit du destin du marxismeet de Marx, je crois qu’il faut lire dans ce travail qui a plus d’un siècle etdemi un plaidoyer pour la libération de l’histoire comme disciplinescientifique, contre sa soumission aux impératifs du vécu social et politique. Pourune rupture également avec l’histoire romantique, avec cette histoire chargéed’exprimer le l’esprit du peuple. Penser la possibilité de l’histoirescientifique, d’une objectivité de la connaissance historique, cela ne résoutpas la question de la mémoire.Si on s’intéresse au rapporthistoire/mémoire, on présuppose nécessairement, et je l’ai présupposéjusqu’ici, qu’il y a quelque chose qu’on peut appeler mémoire collective.Pour décrire cette mémoire collective, onpourrait reprendre la distinction de Bergson entre mémoire-reproduction et mémoire-image.Ces images de notre mémoire collective et individuelle, elles rendent possiblela vie politique et sociale et par conséquent la vie tout court! Ellessont aussi indispensables que cette mémoire-reproduction dont je parlais àl’instant. Ce qu’on appelle "devoir de mémoire", c’estessentiellement la mémoire des camps d’extermination et l’impératif qui endécoule: "plus jamais ça". Nous voulons former descitoyens. Si l’enseignement de l’histoire a un sens, s’il est éminemmentformateur, c’est seulement à condition de se dégager radicalement desimpératifs sociaux de la mémoire collective, à condition de se dégager del’obsession des préoccupations "contemporaines". C’est-à-dire enrenonçant à vouloir forger la mémoire collective.

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