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L’oubli de René Demeurisse, artiste de la génération perdue

par : educaweb     

Auteur(s): : Maingon Claire
René Demeurisse (1895-1961) fut un artiste combattant de la génération dufeu. En 1930, il exposa au Salon d’Automne une toile
immense intitulée L’Oubli.Cette œuvre magistrale, qui met en scène le squelette d’un soldat mort dansl’humidité de la forêt du Retz, est une poétique sublime de la mort. Mais elletouchait le point sensible du devoir de mémoire : l’acceptation stoïque de ladisparition, et le passage destructeur du temps sur le souvenir. A peinedistingue-t-on au premier regard le casque et le fusil posés à son côté. Deuxbiches et un lapin entourent ce débris incongru. Peut-être était-ce celui d’unsoldat allemand ou d’un camarade de tranchée, sûrement d’un mort. La créationdu mythe faisait partie du personnage. Grand et fort, d’origine flamande etpolonaise, cet homme possédait une carrure hors normes. Le peintre étaitconstamment hanté par le retour des morts, l’un des leitmotivs de lalittérature post-combattante. A l’instar de Raymond Dorgelès dans Le Réveildes morts, Demeurisse voyait revenir les ombres dans ses songes. Dans sescarnets intimes, connus seuls de ses proches, il notait ses souvenirs enforme de rêve. Dès 1918, il confiait dans ses textes son Inutile colère etson sentiment de culpabilité. Cette forêt redevenue tranquille symbolise lepassage inévitablement du temps et de la mémoire. La vie, par le geste picturalet la présence des animaux, dévoile son intime liaison avec l’inertie de la mortet la décrépitude des corps et des saisons. Valeureusement – car de cette œuvreémane quelque chose de l’ordre du courage – Demeurisse avait confronté latristesse de cette vision réelle à sa mémoire douloureuse d’ancien soldat enpeignant cette scène qui rouvrait les pans du passé. Devenu soldat de lamémoire, bravant l’oubli et son propre pathos, il prolongeait cette luttehéroïque contre lui-même qui avait débuté par son installation dans l’Aisne, saterre de douleur. Aucun doute ne subsiste à nos yeux sur la dimensionpuissamment symboliste et philosophique de cette œuvre du peintre Demeurisse,ancien combattant des tranchées, et exposant controversé du Salon d’Automne de1930. Le format très imposant de cette oeuvre porte à réfléchir sur les intentionsdu peintre. Une lettre de son ami Raymond Cogniat, journaliste à L’Ami dupeuple, révèle que cette toile comptait immensément aux yeux du peintre. Quelquesuns ignorèrent tout à fait le thème pour se concentrer sur la facture et lestyle. D’autres, plus nombreux, saluèrent l’effort poétique et le courage dupeintre d’avoir traité ce thème qui s’effaçait de plus en plus de la mémoireiconographique des arts. La guerre avait occupé les artistes et illustrateursjusqu’à l’épuisement. Certains, tels que peintre italien Gino Severini et ses Canonsen actions (Cologne, Ludwig Museum) avaient essayé de traduire les effetssonores des obus par des procédés plastiques. Mais les critiques reprochèrentle plus souvent aux artistes de n’avoir pas su représenter la modernité de laguerre, le vide et l’hébétement des déflagrations des bombes et des gaz, ce « feud’artifice en acier » qu’avait décrit le poète Guillaume Apollinaire,trépané et anéanti par les séquelles de ses blessures. Puis, la guerre disparutdes cimaises et des kiosques au fil des années vingt et de l’élan vers lacommémoration et l’oubli. L’Oubli de Demeurisse, s’il ne représentaitpas directement le combat, parlait néanmoins de la guerre par ce qu’elleengendrait comme désolation dans l’histoire et dans le cœur des hommes. « Demeurissea voulu exprimer l’indifférence de la nature et peut-être celle des hommes »,écrivait-il. Jacques Guenne reconnaissait également en Demeurisse « l’un desplus vigoureux artistes de sa génération » . Le plus sévère fut GuillaumeJanneau, critique du Bulletin de l’art ancien et moderne. Le brouillonde cette réponse montre son amertume d’avoir été incompris et attaqué sur leterrain de la mémoire. Le peintre assurait au critique la véracité des faits,sa découverte de quatre squelettes de soldats, près de Soissons, etde leursmitraillettes, « oubliés dans l’esprit de nos contemporains ». SeulEmile Nehac, qui avait soutenu Demeurisse, lui adressa à l’issue du Salon unelettre de félicitation et de soutien. Cette représentation ne mettait pasdirectement en scène la mort d’un soldat français, cet intouchable héros duchamp d’honneur. La majorité des monuments aux morts érigés en grand nombre surle territoire national depuis 1916 mettaient en scène des poilus victorieux(. Lesujet touchait aussi l’un de ses points les plus sensibles du travail de deuil: l’anonymat des disparus. La recherche des corps des disparus fut l’une desmissions les plus difficiles de l’immédiat après-guerre. Les disparusrestaient, en potentiel devenir, des oubliés de la grande histoire, des âmesvouées à l’errance. Le soldat de L’Oubli était un frère jumeau del’inconnu célèbre, cet anonyme plus proche du commun des mortels et quin’aurait jamais pour sépulture que le sanctuaire de la forêt.En 1930, la ferveur commémorative des anciens combattants était encore trèsforte. Par ailleurs, l’utilisation du vocabulaire de la mémoire rappelaitdurement aux contemporains les chaînes du passé. Si certains intellectuelscraignaient l’introduction du matérialisme américain, la plupart des françaisaspiraient à un second souffle économique, social et moral. Ce passé menaçantplanait sur la société torturée par sa mémoire et tendue vers son avenir. Lapopulation des anciens combattants, qui représentait encore près de sixmillions d’hommes, souffrait du même sentiment de culpabilité et de la hantisede l’oubli que le peintre. Les anciens combattants n’avaient pas oublié laterrible mission du front : la relève des morts. Comme Harry Haller, leprotagoniste du roman de Hermann Hesse, le peintre supposait que la folie deshommes était éternelle et incommensurable. Celle du Pays dévasté futbrûlée et n’est connue par les documents d’archives.
Publié le : décembre 06, 2006
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