A partir d’un exercice auto ethnographique,l’auteur décrit un processus de résistance à l’
oubli, déclenché après la mortde son
père et, en même temps, l’oubli en train de se faire à travers lafixation des souvenirs par l’
écriture. Quelques heures après la mort de mon père
, j’ai compris que je ne pourrais accepter son absence. J’avaispeur d’écrire et aussi de ce que j’allais écrire. Peur aussi que l’écrituredissolve, abîme, écorche ce vécu. L’écriture des détails devenait un espoir,celui de capter, de garder, au-delà de la mort, le vécu et les traits de monpère. Ma seule ressource pour m’assurer une nouvelle forme de sa présence, pourne pas oublier. Tout au plus, le texte, une fois écrit, pourrait stimuler dessouvenirs. Un certificat de présence en quelque sorte. Ils ne constituent pasdes signes dont le message spécifique serait en soi-même mémorable etassurerait leur chance de survie. Des détails qui attestaient la singularité demon père. Même s’il y avait toujours plusieurs passages très narratifs et deslignes complètes. Trois ou quatre étaient souvent placées les unes en dessousdes autres. La forme des lettres n’avait pas la rondeur et l’ampleur despremiers jets. Quel ton de voix ? Quel mouvement des lèvres ? Des doutess’installaient. Des détails complémentaires étaient notés. Mais des doutesétaient aussi explicités. Je remarque aussi des reprises détaillées le lendemain d’une situation décritela veille. C’était des focalisations sur des détails spécifiques, déjà évoqués: type de sourire, tonalité de la voix, mouvement des bras, position ducorps... Comme si l’exercice de fixation du passé pour lutter contre le tempsse faisait plus morcelé, plus morcelant.Les séances d’écriture n’arrivaient plus à se défaire de la recherche dudétail « exact ». Dans beaucoup de scènes, la description des traits demon père était de plus en plus souvent vécue comme un exercice impossible. L’obsessiondu détail juste conduisait à une présentation de mon père sous le registre del’ambivalence et de la complémentarité des signes contradictoires. C’est commesi le détail n’était plus maîtrisé et générait un étouffement. Plusieurs soirsà intervalles se passaient dans l’écriture d’une ou deux lignes pour caractériserle sourire de mon père. L’air de mon père, « son air ». À partir de cemoment-là, lorsque j’écrivais le soir, ce n’était plus pour décrire. C’étaitpour indiquer des réflexions, pointer des émotions, marquer une activité, unévénement. J’ai même l’impression en les relisant de bien me souvenir et de nepas oublier. Pourtant la plupart des situations décrites, je ne peux lesrevivre dans leurs sentiments et leurs émotions. Celui dont je me souvenais nevivait plus dans le temps. L’oubli, c’est la durée en train de grandir entre lemoment ponctuel où je me souviens et la scène dont je me souviens, scène qui ne« dure » plus réellement. L’oubli, c’est aussi la victoire des autresactivités, des autres investissements. Je suis même capable de parler presquebanalement du choix des couleurs pour des fleurs artificielles à déposer sur latombe de mon père. Aujourd’hui, j’ai conscience qu’un temps long a été vécu,que beaucoup d’événements ont eu lieu, des déménagements, des naissances, desmorts, des rencontres. Les traits dont l'homme n'a qu'une conscience tacitesont des fragments implicitement pertinents en vue de la reconnaissance d'unefigure de joie, de tristesse ou de colère. La conservation d'objetscaractéristiques du défunt ou le rappel écrit de ses mimiques ou de ses gestessont devenus un espoir, celui de capter, de garder, au-delà de la mort, destraits caractéristiques, ceux qui pendant la vie s'accumulaient sans êtrel'objet d'un décryptage attentif. Ces traits allaient de soi, ils étaient desfragments implicites d'une forme, des parties d'un ensemble, ils communiquaientla joie ou la colère et ils étaient perçus, nous l’avons dit, de manièreautomatique, non réfléchie. Ces unités, ce sont des trules qui fontémerger un visage, une posture, un mouvement du bras. Le travail volontaire dela mémoire et l'exercice de notation, de dessin ou de peinture consiste ainsi àdiviser en parties, à détailler en morceaux : le mouvement des lèvres quifaisait le sourire, la position des bras ou des mains qui accomplissait ungeste. Après la perception nécessairement automatique d'une forme dans la vieen direct, l'homme se pose en « détaillant » de la situation en différé.Ces fragments ainsi détaillés ne constituent pas alors un détail. Un détaildispersé dans des mots d'écriture, un trait graphique sur une toile. Le détailde la présence tranquille, disions-nous, sans l'enjeu de l'exercice deréminiscence et d’écriture. C'est cela l'oubli. L'animal efface ou périt à sontour après la mort d'un proche. L’oubli, ce n’est donc pas rien.
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