La ferme du piedmontais
Il est arrivé on a jamais su quand. Un du Piedmont on disait. A la terre de Coureille,
au bout du chemin qu'on pouvait même plus y passer. C’est là qu’on l’a vu. Il défrichait comme on combat des maléfices. Du matin à la nuit. Tous les jours, il y en avait de fait, de plus en plus. Et à la fin, la grande table devant la Claysse, bien retournée comme dans le temps, prête à semer. Il avait atteint la maison qu’on voyait plus avant et s’était mis à remonter le mur. Quelques jours après, la toiture. Un jour, je m’arrêtai « Vous n’auriez pas de l’eau ? » Juste pour dire… « Non Monsieur j’en suis bien malaise. Mais si vous voulez celle de la Claysse… » Comme ça on a fait langue. Un soir qu’il avait fini de semer, il me dit de m’asseoir pour la première fois. « Vous vous demandez ce que je fais ici ? Je sais qu’on parle quand je vais prendre mes choses à Carry avec la brouette. Je vais vous dire alors et puis on en parlera plus.
J’avais des terres de l’autre côté. Pas beaucoup mais des bonnes marches bien larges. Et puis la femme. Et la petite. Quand on est heureux, on pense que ça durera. Tant qu’on fait pas attention. Dans la carriole, le matin, elle me riait quand on partait aux barres. Moi ça me faisait peine de la voir secouée, je voulais un tilbury, rien que pour la regarder sur des coussins. Puis ils sont venus construire la digue, après les inondations. Des gars de Seilles, des costauds. Alors j’ai dit à la femme « si on prenait un pensionnaire ? Quand trois mangent, quatre aussi. » Dans mon idée, ça payerait le tilbury. Et puis, c’est plaisant quelqu’un à table. Et c’est comme ça qu’on l’a eu. Un qui buvait pas, se bagarrait pas, propre, travailleur. Honnête, aussi : il me payait tous les lundis même si j’y pensais pas. Et ça s’est passé un jour.
Le petite, elle voulait pas dormir. « Chante » a dit la femme. Alors il s’est levé et a chanté. Ca m’a donné des frissons. Je l’ai vu soudain pour la première fois. Ma femme aussi, je l’ai vue. Elle le regardait. Le Tonio aussi. Il y avait que lui. Sur le coup, j’ai rien senti. C’était juste comme si j’étais effacé ; quelque chose coulait de moi, laissant à la place un grand froid. La douleur, ça a pris après. Je suis revenu des marches, je les ai entendus parler. Elle riait. J’avais pas fait de bruit, j’ai eu honte..
Alors j’ai noué un ballot et je suis allé à Gap. J’avais 500 francs, j’en ai pris 200 et j’ai dit de laisser le reste à la femme. Vous savez, l’hiver, la jointure, et moi j’ai pas de besoins, seul… A la gare, un type a demandé Quissargues : « 10 sous. » J’ai dit pareil puisque je savais le prix. Dans le train, la vallée m’a plue. Mais j’ai pas su la retrouver. C’est comme ça que je suis arrivé ici. Il me semblait que si je voulais vivre, il fallait tout y remettre en ordre comme ça avait été avant, comme moi. Voilà, j’ai fini. Il y a plus qu’à garder et attendre. On pourrait mettre des bêtes.
Quelques jours après, il y était plus. La garrigue repoussée frémissait. Déjà, les apsaragus avaient sorti des pousses longues de cinquante centimètres. On l’a jamais revu.