Ca faisait tout drôle de connaître tout le monde lorsqu'on venait de la capitale comme on dit. Une immense famille,
des gens que tous elle avait à un moment côtoyé. Qui savaient beaucoup d'elle; la réciproque n'était pas tout à fait vraie. Ils surinvestissaient l'extérieur, comme les prisonniers, tout ce qui venait d'ailleurs était à la fois éclatant jubilatoire et inquiétant, quasi méprisable. Elle était les deux sans doute. Etrange sentiment de fascination et de répulsion qu'elle sentait peser sur elle par moment. Le premier moment d'angoisse passé, elle s'était sentie aspirée comme par un filtre de bonde. Plus moyen de se décrocher. Ces gens que parfois elle ne comprenait pas ou plus, elle les recherchait, névrotiquement : une barre qui bouche l'horizon.
Et puis il y eut le chemin. Ce chemin où sa mère allait rejoindre son grand père, ce pépé toujours à cheval qui lui apprenait son art. Un homme étonnant; paysan, dépensier, un peu paresseux disait-on -c'est à dire qu'il ne travaillait que neuf heures par jour-, instruit... où ? Comment ? Nul ne savait ; chez les pauvres, on ne sait pas ces choses, il n'y a pas de tante Stéphanie qui vous raconte autour d'un thé servi dans de la porcelaine de saxe sous les portraits de la grand mère Marie Eugénie et du grand père Charles Maximilien... Un peu coureur peut-être ? Un père égoïste mais un excellent grand père, ça saute une génération dans cette famille.
Et ce soir là, pourquoi ? Pourquoi être allée dans la douceur du couchant vers la maison Teissier ? Promener le chien ? Un endroit sinistre et superbe. Un faux cul de sac car la route continuait mais un nouveau venu avait décidé de l'arrêter. Malaise. Discret. "On" ne dit rien. "On" enjambe. "On" fait comme si. Ca couve pourtant. Des années. Mais "on" est aimable, la région est si pauvre, on ne peut pas se permettre de ne l'être pas. Et l'autre, aussi. Hypocrisie ? Un peu. Politesse ? C'est un autre mot. Ce soir là, il n'y avait plus de chemin : un bulldozer l'avait abattu.
Il y a une ligne à ne pas franchir ; les imbéciles ne le comprennent pas. La goutte qui fait virer le tournesol de "ph", une goutte et hop, c'est rose soudain. Moins une goutte, c'était toujours bleu et personne ne pouvait prévoir que ça allait réagir. Il n'y a qu'à toi que ça arrive. Ou alors ça arrive aux autres mais ils croient qu'il n'y a qu'à eux que ça arrive et se taisent. Elle ne se tut pas. Une révolution? Presque. Solitude, immense : tous morts ceux qui prenaient ce chemin. Le mur abattu lui disait clairement "voilà, c'est fait, ils ne passeront plus".
Il fallait de l'aide, elle qui n'en demandait jamais. Mais qui ? en fait ce fut simple ; dès qu'elle parla, tous parlèrent, il suffit qu'un commence. Pioche, trois fois rien, et ça prend tournure. Jacques fut sympa, contrairement à ce qu'elle craignait. Il faut dire qu'elle n'avait pas trop l'habitude des politiques. Il fallait juste ce qu'il fallait, là aussi le tournesol risquait de virer sans prévenir. Alors ? Alors ils étaient emmerdés. Le village est pauvre, ils ne pouvaient pas... Pas quoi ? Pas trop.
C'était bizarre, ça devenait une fixation, un symbole. Alors, tu y vas oui ou non ? Mais se disputer était pénible. Jubilatoire aussi, à condition de gagner. Les gens l'aimaient. Mais personne ne songeait qu'elle était seule. C'est comme si elle avait été la mère de ses parents, situation originale, jouissive mais cruelle. Elle avait envie de devenir
femme objet. De ces femmes qui ont toujours des hommes qui les conduisent. Mais ça n'existe pas sans doute. Alors elle décida de tuer le nouveau venu. C'était évident, tout compte fait. Un devoir de mémoire. C'est ta
dépression qui te reprend, voilà tout. Oui.
Mais il fallait faire attention.