Selon la légende, Gilles de Rais tuait pour satisfaire ses curieuses envies sexuelles, ses mœurs bizarres. Il tuait pour se satisfaire de la vue du sang des enfants. Il tuait comme on a besoin de respirer, de manger ou de boire. L'excitation d'une carotide sectionnée, d'un corps démembré, d'un visage exprimant l'horreur et la souffrance le
faisait littéralement jouir. Il n'aimait que cela. Il privilégiait d'ailleurs la mise à mort aux sévices sexuels.
La main sur le crucifix, il regarda par la fenêtre de son appartement. Il banda ses muscles fins et inspira profondément en repensant au compagnon de Jeanne D'Arc, Gilles. Aussi surnommé Barbe Bleue.
Moi je ne tue pas les enfants. Moi, j'aime les enfants. Je ne pourrais jamais leur
faire de mal.
Mettez-moi au défi de vous trouver une âme pure et pleine de compassion qui puisse détruire la chaire…
Il repensa à cet ignoble personnage sortis des cauchemars qui hantaient ses nuits. L'autre lui parlait
souvent de Barbe Bleue en lui disant que s'il ne faisait pas tout ce qu'il voulait, Barbe Bleue viendrait lui décoller la tête du corps et laperait son sang comme un chien lape sa gamelle de pâtée.
Il terrorisait ses nuits d'enfant avec une telle férocité qu'il en perdait le sommeil.
Souvent Leonie le consolait de ses bras chaleureux au goût étrange de miel et de vanille. Une sorte de mère cachée ou d'âme sœur retrouvée après des années d'attente.
Leonie.
Leonie était une métisse au cœur d'ange. Il l'aimait beaucoup et il ne supportait pas que l'autre la maltraite. Souvent il l'entendait pleurer à travers la cloison, dans la chambre à côté de la sienne. Il savait alors que l'autre lui avait fait du mal, qu'elle ne supportait plus les coups ni les injures injustifiées dont elle faisait l'objet. Mais jamais elle ne pleurait devant lui.
Leonie venait d'Haïti. Une belle île, lui racontait-elle lors de soirées au coin du feu. Il aimait se retrouver auprès de la belle métisse pour parler de son pays et des rites vaudou qui se pratiquaient là bas.
Elle lui racontait souvent comment un prêtre vaudou pouvait transformer un simple mortel en zombie errant à la faveur de la pleine lune. Elle appelait ça des maléfices. Elle lui expliquait que Legba, le coléreux ou le rusé était le maître des carrefours, de l'entrée des temples, qu'il était l'intermédiaire entre les dieux et les humains et qu'on l'invoquait au début de toute cérémonie. Sans sa présence, son invocation, le chemin vers tous les autres Lwa ne pourrait être ouvert. Elle lui disait que pour l'appeler, on lui offrait du riz, des bananes et des coqs.
Aussi la croyait-il. Il buvait ses paroles.
Il n'était qu'un enfant après tout. Et tous ces maléfices ne faisaient qu'accroître sa puissance qui grandissait de jour en jour. Devenu adulte il était tout autre homme, il n'était plus humain. Il faisait partie de cette terre où il n'avait pourtant jamais mis les pieds. Celle de Leonie, celle des esclaves bridés par l'envahisseur blanc. Il était devenu un fantôme qui porte la vengeance en lui comme on porte un souvenir. Il n'était plus le petit garçon effrayé.
Pourquoi m'as-tu fait ça ? Pourquoi as-tu eu envie de me faire peur jusqu'à en faire pipi dans mon lit ? Tu n'avais aucune raison valable si ce n'est ta cruauté éternelle et ton regard méchant.
Comment en vient-on à préférer la compagnie des cafards et des rats plutôt que la tienne ? Comment en vient-on à préférer les esprits frappeurs des Lwa et leur magie si puissante plutôt que celle de ton Dieu ?
Je n'ai pas la réponse. Je ne sais pas ce que tu as fait de moi mais je ne suis plus moi-même. C'est uniquement de ta faute et tu vas porter le poids de la culpabilité si longtemps et si loin que tu ne pourras jamais faire machine arrière.
Tu vas connaître la peur et l'humiliation. Tu vas connaître la honte et le chagrin.
Les monstres n'existent pas, me disait souvent Leonie. Et pourtant, moi j'en connais un.
Plus de critiques à propos de La morsure de l'ombre