Un chef-d'œuvre. C'
est sans hésitation que j'ai écrit le mot. Il ne nous reste plus
qu'à tenter de déterminer pourquoi "Bons
baisers de Russie" est un chef-d'œuvre.
Je l'ai lu dans ma jeunesse. J'ai aimé, bien sûr. Mais c'est beaucoup plus tard que j'ai pris conscience de l'impact qu'il avait laissé dans mon esprit. Dans tous les livres que j'ai lu depuis, j'ai inconsciemment cherché "Bons baisers de Russie". Quelle est la force de ce livre ? Eh bien, d'abord, sa construction, déroutante au premier abord. Il s'agit d'une aventure de James Bond. Seulement, pendant toute la première partie, on parle sans arrêt de James Bond, mais on ne le voit pas. Il n'apparaît que dans la deuxième partie. Cette construction inhabituelle déconcerte le lecteur, avant que celui-ci ne réalise qu'elle est en fait géniale. James Bond marche, voyage, se déplace et le suspense monte. Parce qu'il ignore qu'un complot se trame contre lui, alors que le lecteur le sait. La première partie, qui semblait superflue, prend alors tout son sens. C'est elle qui a bâti le suspense qui atteindra son pic vers la fin. De ce point de vue, "Bons baisers de Russie" peut être qualifié de révolutionnaire, non seulement pour 1954, mais pour l'éternité. Il n'est pas sûr qu'un bouquin comparable ait été publié depuis.
Chef-d'œuvre aussi par son côté iconoclaste et parfois provocateur. Pour la politique : le livre est un pavé de propagande anti-communiste, avec des remarques frisant le racisme anti-russe. Peut-être dérangeant, mais il fallait oser en 1954 ! Ian Fleming était à contre-courant de son époque et le temps lui a largement donné raison. Iconoclaste aussi par le héros : dans cette histoire, James Bond se prostitue carrément pour réussir sa mission. Plus tard, John Le Carré le qualifiera de "pute". Ce qui est vrai, mais cela participe du suspense parfois ambigu de "Bons baisers de Russie". Les scènes entre l'espion et la belle Tatiana Romanova sont parmi les plus crues et fortes de la littérature d'action.
Et si "Bons baisers de Russie" était le plus grand roman d'espionnage de tous les temps ? Un demi-siècle plus tard, en voyant ceux qui ont suivi, il n'est pas iconoclaste de poser la question.
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