Le mystère par excellence
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Publié le : mai 20, 2007
Manuel est mon meilleur ami. C''est le meilleur des meilleurs amis. Nous nous sommes connus il y a dix ans, à la Faculté :
nous avions dix-huit ans et nous avons vécu ce qu''il faut bien appeler le coup de foudre de l''amitié.
Aussi, quand il m''annonça, il y a deux mois, qu''il venait d''éprouver son premier coup de foudre amoureux, cela me fit un choc.
- Elle s''appelle Hélène. Je l''aime, me dit-il avec ferveur.
- Tu l''as rencontrée avant-hier et tu l''aimes ?
- Oui. Je n''ai aucune hésitation. Je l''ai aimée dès la première seconde.
Je ne l''avais jamais entendu dire cela.
En dix ans d''amitié, j''avais vu ce coureur de Manuel derrière un nombre incalculable de jupons :
les filles lui tombaient rôties dans le bec sans qu''il en paraisse ému.
Parfois, de véritables canons se traînaient à ses pieds, en vain :
il les quittait le lendemain pour une autre. Il m''était même arrivé de prendre la défense de certaines de ses conquêtes,
trouvant qu''il y allait un peu fort.
Il me répondait avec une sorte de fatalisme :
- Que veux-tu, mon vieux Jacques ? Je ne l''aime pas.
Ce n''est pas ma faute.
J''avais beau lui faire valoir les mérites des pauvres délaissées, la grâce de celle-ci, le charme de celle-là ;
il haussait les épaules, blasé.
Autant il était cavalier avec ses maîtresses, autant il était dévoué envers ses amis.
J''étais d''autant plus heureux d''être son meilleur ami ;
je dois avouer qu''il m''arrivait d''être fier de sa muflerie envers la gent féminine : cela exaltait en moi un sentiment de fraternité,
de solidarité virile entre mauvais garçons. Moi qui n''avais pas tant de succès auprès des femmes,
je sentais que le prestige du donjuanisme de Manuel retombait un peu sur moi.
La nouvelle de son coup de foudre ne m''en enchanta pas moins. J''avais toujours espéré qu''il connaisse enfin l''amour.
Ma première réflexion fut :
" Cette Hélène doit être absolument sublime, pour avoir réussi là où les plus jolies ont échoué. "
- Parle-moi d''elle, lui demandai-je.
- Elle est à couper le souffle. Elle est belle comme un ange, elle est brillante, intelligente, fine, sensible,
elle a toutes les qualités - mais en plus elle a cette aura indéfinissable des femmes qui rendent fou.
- Il faut absolument que tu me la présentes.
- Il le faut, oui. Pourtant, je t''avoue que j''ai peur.
- Peur ?!
- Peur qu''elle te plaise trop. Elle est irrésistible. Tu vas succomber.
- Quand bien même, tu sais bien que je suis ton ami. Je ne marcherai pas sur tes plates-bandes.
- On a vu des amitiés de dix ans se briser à cause d''une fille.
- Arrête. De toute façon, je ne plais pas aux femmes.
Et puis, tu ne pourras pas me la cacher éternellement, si c''est si sérieux que ça entre vous.
Il avait réussi à aiguiser ma curiosité. La présentation fut fixée au surlendemain.
Je me préparais le cœur : " Ne tombe pas amoureux. Ce n''est jamais qu''une femme comme il y en a tant. Ne tombe pas amoureux.
Sa beauté se flétrira, elle deviendra tôt ou tard une emmerdeuse de plus... "
Ces précautions ne devaient pas être efficaces ; je sentais mon palpitant battre la chamade.
Si j''avais attendu l''arrivée de la reine de Saba, je n''aurais pas été plus ému.
J''étais en train de lisser un faux pli de la nappe quand elle entra. Je me retournai, bouleversé. " Elle, c''est donc elle. " Choc.
Je la regardai sans comprendre. Est-ce que je voyais mal ? Elle était quelconque. Je la dévisageai.
Il y a des traits dont la grâce n''apparaît pas d''emblée.
Des actrices que j''ai trouvées laides au premier regard et superbes ensuite.
Le problème était qu''Hélène ne me semblait pas laide mais insignifiante. Et un examen plus approfondi renforça ce jugement.
C''était une fille de vingt-six ans, mincen, en son visage, ne pouvait être qualifié de beau ou de laid.
L''adjectif qui lui allait le mieux était : irréprochable.
Elle portait une tenue irréprochable (un jean bleu, une chemise rayée bleu et blanc, un gilet beige, des escarpins sans talon),
une coiffure : irréprochable (une coupe au carré bien peignée),
un maquillage irréprochablement discret, comme son parfum, et un petit sourire irréprochablement poli.
- Bonjour, me dit-elle.
Il suffisait d''entendre cette voix quelconque une seule fois pour l''oublier à jamais.
Je la regardais, pétrifié. Je la scrutais comme énigme. Je ne lui trouvais rien, absolument rien.
Très vite, je me repris et me chapitrai en mon for intérieur : " Tu ne la juges qu''à son physique !
Si ton meilleur ami est fou d''amour pour elle, c''est qu''elle est une grande âme. "
La supposée grande âme eut un regard rapide pour mon appartement et moi.
Je crus lire dans son oeil une lueur de consternation envers le logis et son occupant.
Décontenancé, je la fis asseoir.
Manuel s''assit auprès d''elle et je le vis me regarder avec un étrange mélange de fierté
et d''angoisse, de supplication et d''exaltation.
Par amitié, je lui envoyai un sourire appréciateur, comme le connaisseur que je n''étais pas : son visage s''illumina.
Je proposai des boissons. A chaque suggestion, Hélène resserrait les lèvres en les allongeant.
Moins elle était emballée, plus loin elle les tendait.
Je me surpris à trouver cela très énervant.
Il lui fallut une dizaine de minutes pour demander un kir. Elle proclama cette décision avec un certain contentement,
comme si ce choix pourtant banal attestait de son raffinement.
" Mets-toi à sa place, pensai-je. Elle sait que tu es en train de la juger.
Il y a de quoi avoir un air emprunté. " J''entrepris de parler avec Manuel de choses et d''autres,
histoire de laisser la jeune fille respirer.
Elle ne tarda pas à soupirer profondément et j''en conclus qu''elle cherchait à attirer l''attention.
- Et vous, Hélène, qu''en pensez-vous ?
- Tu la vouvoies ? s''offusqua mon ami.
- Aussi longtemps qu''elle ne m''aura pas donné l''autorisation de la tutoyer.
Elle ne devait pas brûler de me donner cette autorisation car elle dit, en guise de réponse :
- Vous habitez ici depuis longtemps ?
Je lui expliquai dans quel état j''avais acheté cet appartement, cinq ans auparavant,
et les travaux que j''avais effectués pour l''améliorer.
Elle resserrait les lèvres en les allongeant.
J''eus envie de la gifler. Manuel intervint :
- Tu sais, Hélène a des idées très précises dans tous les domaines.
- Je vois, m''extasiai-je.
Elle eut pour mon ami un air de lassitude.
- Vous travaillez ? lui demandai-je.
- Je suis secrétaire de direction.
J''eus honte de mon envie de rire.
Il n''y avait certes rien de déshonorant à exercer cette fonction,
mais c''était la satisfaction avec laquelle elle avait prononcé le mot final - " direction " - qui m''avait enchanté.
- C''est un poste à responsabilités, commentai-je d''un ton élogieux.
Elle m''approuva et m''expliqua en long et en large ce qui dépendait d''elle dans l''entreprise,
dont elle me détailla ensuite le statut et les services.
C''était prodigieusement inintéressant.
Je ne l''en écoutai pas moins avec tous les signes de la passion.
En effet, j''étais fasciné par l''atonie de sa voix et par le besoin qu''elle semblait éprouver de me raconter cela.
J''étais encore plus fasciné par la façon dont Manuel buvait ses paroles. Il l''écoutait comme si elle était le Dalaï-lama.
Je ne l''avais jamais vu ainsi.
Pourtant, il avait eu par le passé des petites amies à la conversation pétillante ou dont les propos donnaient à réfléchir :
il les écoutait distraitement ou alors il se moquait d''elles