Entre une vision d'enfer et une vision de paradis, il y a un cil unique greffé à la paupière de l'amour. La plus infime des
brises peut faire frémir ce cil et ainsi faire basculer les choses, imprévisiblement, comme par un charme magique -- magie noire ou magie blanche. L'Homme qui a vu un côté a vu l'autre. Tout le
monde doté d'une conscience sait que l'oscillation d'un monde à l'autre peut être fatale. Un instant nous guette... puis nous tombons. Se relever alors, c'est affirmer son moi ( ou son soi ). Certains crient pour sauver leur âme, jusqu'à l'exubérance, d'autres se taisent éloquemment. Les deux côtés impliquent la colère silencieuse ou celle exprimée de vive voix. Un amalgame d'amour et de haine.
Ce n'est pas nécessairement hypocrisie que de garder le silence, simplement circonspection parfois et pudeur dans le savoir. J'aime pourtant ceux qui disent intégralement ce qu'ils pensent, ceux qui expriment si bien leur tendresse par la colère, leur douceur par l'autorité. Conscients et victimes, un infime moment -- car ils savent se défendre -- des voix qui s'élèvent en un viol alléatoire, ils savent crier, rire, pleurer, mais aussi se taire, avec cette pureté juvénile qui a le pouvoir sacré de nous toucher.
Ces rebelles dont l'audace me fait vibrer, qu'ils soient d'ici ou d'ailleurs, qu'ils viennent droit de l'enfer ou d'une subtile appréciation du paradis, sont pour moi les Seigneurs de la Rue. On peut les entendre la nuit ou en plein jour, à tout moment, à toute heure, dénoncer de manière absolue, jusqu'à l'insulte, voire l'outrage -- car ils sortent littéralement d'eux-mêmes -- l'injustice sous toutes ses formes ( à l'extrème, le double tranchant du rêve américain ), avec un souffle messager qui transcende tout bien et tout mal... voire par dela le bien et le mal. Car c'est leur coeur qui parle. Ils s'expriment, quel que soit le cri, chant du cygne ou cri du papillon, pour une cause humaine et universelle avant tout, même sans en avoir réellement conscience... C'est ce qui me touche le plus étant à l'opposé un poète de l'ombre.
Entre Ombre et Lumière, il n'y a qu'un seul palier, qu'une vitre, qu'une feuille de papier, qu'un souffle. L'idéal serait d'avoir accès à l'une et à l'autre à
volonté, voyageur astral maîtrisant à la perfection son espace-temps. En bref, il faut être médium. Car il est nécessaire, bien que je ne sois pas assez fou pour préférer exclusivement un des deux côtés, de passer par certaines épreuves, fatalement manichéennes, pour pouvoir prétendre à la transcendance. Lorsque vient aussi l'heure d'enseigner quelque chose à un enfant, à un adolécent, à une personne ayant moins d'expérience que nous, à un public, au monde entier, il est essentiel d'avoir le pouvoir sacré de leur faire connaître l'avers et l'envers de ces choses. Même si l'issue peut être tragique...
C'est je pense, dans la connaissance, la meilleure manière de ne pas être, par l'expression de nous-mêmes, de notre propre personnalité, deux contraires simultanés : la trahison d'une dépendance affichée dans la contradiction entre la volonté et l'action, l'idéal personnel et l'image que l'on véhicule (cause de bien des autodestructions. )
Bien entendu, tout le monde a des contradictions dans sa personnalité, plus ou moins importantes, mais je pense que savoir les gérer, c'est les exprimer, et choisir une direction délibérément assumée, un chemin personnel dépassant, aussi loin que peut être le rêve, le commun flux des détresses dérisoires nous dominant.
La volonté et le talent feront le reste...