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Pedro Paramo

par : Avida Gortz    

Auteur(s): Rulfo ; Juan
Rulfo, Juan
Pedro Paramo (1955)
Gallimard, 2005 ; nouvelle traduction : Gabriel Iaculli
Le plus grand roman
de la littérature hispano-américaine (selon Borges), est
un diamant noir.
C’est le seul livre où tous les personnages soient morts à l’exception d’un
seul, le narrateur initial, qui meurt à son tour au milieu du livre.
C’est aussi la matière d’un récit de 500 pages, couvrant l’existence de trois
générations en deçà et au-delà de la Révolution mexicaine de 1925, tranché
par son auteur et réduit à une succession de fragments elliptiques, un
entrelacs de “murmures”, comme le rappelle le premier titre imaginé par
Rulfo.
Le scénario pourrait paraître simple s’il n’y avait, dans Pedro Paramo, ni
temps, ni chronologie (au point que le temps se met à marcher à l’envers peu
avant la mort de Juan Preciado, de la lune à la lueur du soir puis aux vols
d’étourneaux qui annoncent le crépuscule...). Comme Ulysse revenant à
Ithaque ou Orphée descendant aux enfers, Juan Preciado revient après la mort
de sa mère à Comala, pour y retrouver son père, Pedro Paramo, grand
propriétaire terrien mort depuis des années après avoir régné par la violence
et la corruption sur la région.
Guidé par la voix de sa mère (“L’abandon qu’il nous a infligé, mon fils, fais-le
lui payer cher”), Juan Preciado erre dans le village où resurgissent des figures
fantomatiques. Eduviges Dyada, qui remplaça jadis la mère de Juan dans le lit
de noces de Pedro Paramo, le loge dans son hôtel. Une nommée Damiana
Cisneros lui apprend que cette chambre où il loge est aussi celle où fut
pendue et abandonnée jusqu’à la décomposition l’une des victimes de Pedro
Paramo. Une chambre restée à jamais condamnée selon elle. Juan trouve alors
refuge chez Donis et sa sœur, qui vivent en couple. Au départ du frère, la
femme demande au visiteur de partager sa couche : celle-ci fond en boue
durant son sommeil. Lorsque Juan Preciado se retrouve enterré et suffocant
auprès de Dorotea, celle-ci lui apprend qu’on l’a retrouvé mort sur la place et
inhumé avec elle.
De là, les fragments de mémoire et de parole qui alternaient avec la
narration vivante de Juan Preciado, se multiplient et envahissent la totalité du
récit. Ce sont les souvenirs d’enfance de Pedro Paramo et son définitif refus
de la pauvreté, sa quête insistante et toujours rejetée de l’amour de Susana
San Juan (autre figure centrale du récit), ses menées pour étendre ses
possessions puis pour infiltrer les bandes révolutionnaires venues combattre
les propriétaires terriens.
Mais c’est aussi une multitude de personnages dont la voix surgit du néant,
pour accuser le règne de Pedro Paramo, rappeler une déroute ou une
malédiction. Eduviges Dyada, pourvoyeuse de Pedro Paramo en femmes (à
prendre ou à surprendre), raconte à Juan la mort de Miguel Paramo, l’un des
nombreux fils naturels du cacique qui écume la région. Parti dans un village
voisin visiter l’une de ses conquêtes féminines, celui-ci revient en se
plaignant de ne pas avoir trouvé le village. Il se souvient d’avoir franchi un
mur à cheval, et qu’au-delà il n’y avait plus de village... -C’est parce que tu
es mort, lui répond Eduviges...
Bien des scènes témoignent de cette imagination surnaturelle de Juan Rulfo :
l’impossible ne sait pas qu’il est possible, et inversement. Ainsi de Dorotea,
compagne de tombe de Juan, qui raconte comment un premier rêve lui a
annoncé qu’elle était mère, comment elle est allée dans un second rêve le
chercher au ciel, où elle appris qu’elle n’avait pas, qu’elle n’aurait jamais de
fils.
Difficile de dire si la malédiction qui pèse sur Comala et sur ses âmes en
peine est un malédiction humaine, politique, sexuelle ou naturelle, tant le
fantastique -ou plutôt une sorte de supernature à la fois archaïque et
immémoriale- se mêle au “costumbrisme” de la vie des “pueblos” et aux
échos (parodiques) de la révolution des paysans “cristeros”. Il semble bien
que la filiation soit au centre de cette malédiction : Pedro Paramo est un
orphelin (“Ils ont tué ton père”, dit la mère, “Et toi, mère, qui t’a tué ?” répond
le fils) ; Susana cherche au fond d’un puits, sous la conduite d’un père
incestueux, le squelette de sa mère ; Pedro Paramo abandonne ses fils
naturels pour ne reconnaître que le pire ; les couples se forment sur fond
d’intérêt financier, de haine ou de viol ; soit ils se manquent (Susana et son
“Florencio” perdu, la fugitive “Chona” qui préfère soigner son père plutôt que
de se laisser enlever par son fiancé), soit ils vivent dans la réprobation (le
couple fraternel et incestueux). La seule mère de cœur qui apparaisse dans le
roman est condamnée à être une “coquille sèche” sans descendance, à
l’image de Comala qui n’est plus qu’un désert stérile.
Si l’on se souvient qu’autrefois il s’agissait d’un paradis fertile et arrosé,
Pedro Paramo peut passer pour une enquête mythique de l’auteur sur la
désolation qui frappe sa terre natale. Rien, cependant, ne permet de conclure
à un quelconque châtiment biblique, comme le suggèrent les derniers mots
de Susana qui maintient ne rien avoir à confesser au Père Renteria. Ce sont
plutôt ses derniers mots (à Justina) qui résument l’essence de la désolation
rulfienne : “-Combien d’oiseaux as-tu tué dans ta vie, Justina ? -Beaucoup,
Susana. -Et tu ne t’es pas sentie triste ? -Si, bien sûr, Susana. -Alors
qu’attends-tu pour mourir ? -La mort, Susana.”
Publié le : décembre 30, 2005
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