Le professeur Parisy venait de passer un des moments les plus étranges de toute son existence. Tandis qu’il s’apprêtait
à présenter à des investisseurs et à des journalistes du monde entier l’œuvre de sa carrière, son invention révolutionnaire, une petite hôtesse de l’aéroport de Budapest, lui signifiait un peu gênée, que son avion ne pourrait pas décoller. « Je vous aurais volontiers donné le motif de cet incident » avait-elle dit, mais tous nos spécialistes s’accordent à dire que l’origine de la panne dépasse la raison." Le professeur avait connu d’autres annulations de vol et aurait été prêt à en accepter l’augure, mais les circonstances le mettaient hors de lui ! Il maîtrisait l’ensemble des facettes de la physique moderne, il n’existait pas plus d’une poignée de personnes dans le monde capable d’échanger avec lui des points de vue mathématiques ; et on lui disait qu’un avion n’avait pas pu décoller pour des motifs supérieurs à la raison ! Rien ne dépasse la raison ! avait-il fulminé une bonne dizaine de fois dans le taxi, il faut simplement se mettre à son niveau ! » Bien qu’il fût d’un caractère plutôt magnanime , il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il avait eu affaire à des incapables. Pour lui cette énigme avait trouvé là une solution enfantine et imparable. Il devait malgré tout garder son sang-froid, le chauffeur l’emmenait à la gare. Une alternative avait été trouvée, l’essentiel était ailleurs : demain. Demain il serait à Cluj-Napoca pour un congrès scientifique qui marquerait l’histoire. Cette petite ville du Nord-Ouest de la Roumanie avait été choisie par tous les protagonistes comme une base neutre, le barycentre plus ou moins parfait entre les journalistes occidentaux et les fortunes fulgurantes venues de Russie et du Moyen-Orient qui. Demain Cluj-Napoca et lui-même allaient connaître leur plus fameuse heure de gloire… La gare de Budapest était un endroit plein de charme, très 1900. Elle avait été dessinée par Gustave Eiffel si bien que l’usage du métal était plus harmonieusement agencé que dans la plupart des gares européennes. Le professeur n’était pas insensible à ce charme à l’ancienne qui, semblait-il, lui permettait de se détendre un peu. Il revoyait son adolescence dans ces quelques mètres carrés d’effervescence. Il humait un peu de cet air d’avant-hier dans ce patchwork humain qui grouillait devant lui. Les costumes marrons en velours avaient soudain envahi l’espace proche, assortis de petites cravates-ficelles fades. Le port de la moustache avait instantanément bravé les tristes heures de la prohibition. Les femmes d’un certain âge étaient autant de mamas enfoulardées vieilles comme des cartes postales dentelées… Il croisait ainsi sa jeunesse, Raimu, Mistinguett et les bigotes de l’église Saint-Bernard. A son corps défendant, il devait bien reconnaître qu’il découvrait le peuple de cet Est dont il n’avait connu que les colloques et les banquets. Cette nostalgie teintée d’inquiétude - il allait tout de même devoir partager six heures de la vie de ces gens – fût brusquement interrompue par des cris trop familiers :« Samuel, Samuel » entendait-il résonner dans le vaste hall, quelque part perdu dans la foule. Au début il ne pouvait en être sûr, mais petit à petit la réalité s’affermissait. Cette réalité, le vrai monde, son monde s’infiltrait pas à pas dans ce rêve éveillé. Cette intrusion inattendue ne put s’accorder ni à ses faveurs ni à sa désapprobation quand il s’entendit répondre :« Jean, mon vieil ami ! » Jean Malzieu était journaliste scientifique au Monde, et à ce titre avait pour ainsi dire épousé la vie du physicien depuis le début des années Pompidou.« - Je vois qu’une fois encore nos destins sont liés et qu’ils partagent les même déconvenues, ajouta-t-il.- Vous oubliez les joies cher ami, souriait de ses lèvres charnues le chroniqueur qu’on aurait plus volontiers deviné gastronomique. Au diable cet avion, ajouta-t-il. » A l’évidence l’enjeu et les tensions n’étaient pas équitablement répartis dans cet incident partagé. Malgré tout Samuel Parisy ressentait un soulagement qu’il assumait volontiers. Son staff était déjà à Cluj, il n’allait pas devoir subir ce voyage seul ! De surcroît il appréciait cet homme jovial et néanmoins courtois. Samuel et Jean respiraient en silence l’atmosphère du compartiment. Ils se sentaient en surimpression dans ce décor qui n’était pas le leur. De tous leurs sens sollicités seul l’odorat ne recevait, à leur grand soulagement, aucune agression patente. Ce train parlait fort, il était trop coloré, buvait et mangeait sans convenance. Il était trop gras de particules inconnues, laides souvent. Mais tous ses occupants, en tout cas de concert, sentaient bon. Et c’était là une forme de sursis pour les deux expatriés, mal à l’aise. S’ils avaient pu être invisibles sans doute auraient-ils finalement été ravis de ce voyage, les visages étaient sympathiques, nulle agressivité ne transparaissait, mais leur condition privilégiée traçait une ligne infranchissable qui allait, selon toute vraisemblance, devoir leur interdire tout partage avec leurs compagnons de route. Le train démarra à 18 h 42. Jean et Samuel devisèrent d’emblée et poliment.