Chapitre 1
Anne Belle, simple, pure héroïne assujettie au temps. A ce temps qui s’écoulait, qui faisait qu’inexorablement
l’on s’éloignait de l’instant présent après avoir vécu celui passé sans même s’en apercevoir. Or il passait plus que rapidement pour elle dans le présent, et ce malgré sa volonté de le freiner.
Anne Belle, comparable à l’éphémère, était parmi les plus intemporelles.
Elle prit naissance dans le lieu le plus profond qui soit de la tourmente de son créateur, au tréfonds de son âme.
Si belle, que l’on osait à peine en faire référence de peur de la froisser, si d’aspect diaphane que le moindre bruit nous était interdit, elle pouvait se volatiliser.
Inconséquente au demeurant, pourtant si elle, si nous. Dans un élan de vie, elle saura à tout jamais nous faire comprendre les souffrances de son existence, de l’existence.
Il l’avait voulue, imaginée, rêvée telle qu’elle était, si fragile, si dévergondée, si catin, si humble, si pleine de candeur, si belle, si aimée, si aliénée, enfin… Et tant d’autres mots encore, mon amour, il aurait voulu te dire, de tant d’attributs si parfaits, il aurait voulu te parer.
Seulement, voilà, le temps te manquait, autant qu’il lui manquait pour te dire ce qu’il n’avait jamais pu dire ou faire dire à quiconque. Tous ces mots éternels qui traduisaient des promesses, que notre volonté en tous instants, ne cherchait qu’à ne pas tenir.
Durant un temps, pouvait-on parler ainsi lorsque l’on avait passé sa vie afin de découvrir ce qui nous intéressait ? Il avait quêté, il avait cherché, il avait fouillé, il avait creusé jusqu’au plus profond de ce qu’il était capable de réaliser. Il avait, des hommes, scruté leurs pensées, leur âme jusqu’à trouver celui qui parfait te satisferait.
En vain. Il l’avait voulu cet amour si clair, si simple, si limpide, si sans salissures des hommes. A l’issue de sa quête, de sa fouille méticuleuse, il avait mis à jour pour toi, son cœur s’en réjouissait encore, une jeune femme qui trop t’aimât.
Il dut, cause de trop d’amour et principalement pour le bon déroulement de son aventure dans le futur, te voir rencontrer le non être. Celui qui déjà s’était présenté à lui. En tout bien tout honneur, te faire disparaître.
Le hasard. Le hasard… Mais, était-ce réellement le hasard ? Disons alors, les événements avaient voulu que l’auteur te fasse naître à Vierzon. En l’an…, mon Dieu ! Peu importe… Le tout étant que tu aies vingt deux ans.
Vingt deux ans, l’âge où ton créateur, l’âme perdue dans les affres de l’ennui, vil dilettante, ne sut que dévorer sa vie. Rien, absolument rien. Le vide. Le néant. Jamais, au grand jamais, il n’avait rien vu de ce qui se tramait autour de lui. Sa faiblesse, en aucun temps de son existence jusqu’à aujourd’hui, il ne s’en était soucié. La reconnaissance des autres, quelle que soit la méthode employée.
“ Le magnifique “, tel était son surnom. D’où cela lui était venu ? Il ne s’en souvenait plus. Il y avait des événements de sa vie comme cela qu’il avait complètement occultés.
Des possibilités incroyables lui passaient par les mains. Il avait cette connaissance indicible de l’homme, presque instinctive, qui lui permettait de comprendre la démarche de certains esprits. Il possédait cette faculté inhérente de comprendre au moindre signe l’existence des autres. Il était inerme, ainsi plus vulnérable. L’amour des hommes, il l’avait en lui. C’était inéluctable, il était sur cette terre pour des raisons non évidentes qu’il cherchait encore aujourd’hui à mettre au clair. Le matin au réveil, sa première pensée était : “Que vais-je pouvoir faire en ce jour de bien pour autrui ? “
Et qu’avait-il réalisé en fin de compte ? Rien ! Nada ! Il aurait pu avoir une existence de rêve, il n’avait eu que celle d’un pitre, d’un clown. Artiste jusqu’au bout des doigts, il n’avait été qu’un pantin. Pantin désarticulé, soumis aux volontés d’un père à qui il n’avait jamais su dire : « Non ! » Artiste aux talents multiples, il avait touché à tout, avait tout ignoré, avait tout délaissé. Le théâtre, la poésie, la lecture, l’écriture. Doué en tout, du moins le pensait-il, il s’était éparpillé sans rien concrétiser. Il agissait uniquement en fonction des réactions de ce père omniprésent, cependant invisible, nettement inaccessible.
A ses vingt deux ans, déjà était écrit un recueil de poèmes. Sur papier il avait couché la structure générale de l’histoire d’Anne Belle. Deux autres volumes étaient en cours de création. Ainsi, une suite à Anne Belle commençait à germer dans son esprit. Et, parce qu’il n’avait pas cette confiance en lui nécessaire à son évolution, il n’avait rien tenté, pas même essayé de se faire éditer.
A vingt deux ans, depuis bien des années, trois exactement, il avait été abandonné par l’amour de sa vie. Inévitablement pour lui, tout était dit. Du moins le pensait-il. Il n’avait, à l’époque, trouvé qu’une solution, tout gâcher, tout salir.
A vingt deux ans, il était inscrit sur les tablettes du concours d’entrée au conservatoire d’Art Dramatique, rue Blanche. Là, aussi… Il avait ce talent inné, dès qu’une scène se présentait à lui, il n’était plus le même garçon. Son corps, son esprit, tout exultait, tout tendait vers son absolu. Jouer le rôle, jouer la vie d’un autre. Vie, autre que la sienne. Toute, sauf la sienne. Et il en fut ainsi toute sa vie, encore aujourd’hui, y songerait-il ?