Titre : Shalimar le clown
Auteur : Salman Rushdie
Titre original : Shalimar the clown
Traduit de l’anglais
par Claro
Editeur : Plon, 2005
ISBN : 2259193439
438 pages
Il faut s’appeler Salman Rushdie pour prendre à un grand comédien et cinéaste américain son pseudonyme et en affubler l’un des personnages principaux de son roman, Max Ophuls !
Ce Max Ophuls-ci, juif, devenu ambassadeur des USA en Inde après avoir, comme le « vrai », vécu sa jeunesse en France et avoir échappé de peu aux rafles pétainistes, séduit puis abandonne Boonyi, une jeune danseuse hindoue cachemirienne, épouse adorée puis abhorrée du saltimbanque
musulman Shalimar, qui fait alors serment de les tuer tous les deux ainsi que leur éventuelle progéniture.
L’intrigue fondamentale est donc des plus classiques de la tragédie romanesque.
Mais Salman Rushdie en dresse des destins individuels hors du commun sur la trame de tragédies collectives : celle de la France occupée et, surtout, celle du Cachemire, jardin d’Eden primordial, que se disputent et que déchirent de leurs dents avides l’Inde et le Pakistan.
Le village fleuri de Pachigam, berceau de Shalimar et de Boonyi, cristallise le sort tragique du Cachemire : musulmans et hindous, au commencement, y vivent en harmonie, s’estiment, se marient entre eux, et constituent ensemble une troupe de comédiens-cuisiniers donnant dans les vallées heureuses des spectacles et des banquets réputés.
Cette entente ancestrale, insupportable pour les extrémistes des deux camps qui naissent spontanément dans tout le Cachemire dès le déclenchement de la première guerre indo-pakistanaise, ne résistera pas à leur haine. Le paradis de Pachigam finira en un amas d’horribles ruines et la plupart de ses habitants seront massacrés.
De l’union scandaleuse de Boonyi et de Max est née India, emportée clandestinement et élevée en Angleterre par la femme officielle de l’ambassadeur, contraint de démissionner après la révélation de l’adultère dans la presse indienne qui fait de l’affaire le symbole du déshonneur infligé par l’Amérique décadente et immorale à l’Inde vertueuse.
Après avoir tué, comme promis, son épouse devenue femme des bois, bannie aux alentours de Pachigam, Shalimar entreprend une longue odyssée qui le mène, en passant par les rangs du
terrorisme taliban, jusqu’en Amérique où il assassine Max, qui entre temps, déchu de ses fonctions officielles, est devenu agent secret américain.
Arrêté, condamné à mort, ayant appris l’existence d’India, il réussit à s’évader et parvient, malgré toutes les mesures de protection prises par les autorités américaines, jusque dans la chambre de la bâtarde…
Comme toujours chez Rushdie, l’histoire est une leçon d’Histoire, parfaitement documentée, évidemment fondée sur la vision pessimiste d’une humanité qui, sous son habit de modernité et de progrès, reste foncièrement animée par un atavisme primaire, animal, carnassier qui hait obsessionnellement la beauté, l’harmonie et la fraternité.
L’homme ici n’est pas chassé d’Eden : n’en supportant pas la paix rustique et bucolique, il le met lui-même à feu et à sang.
Shalimar le clown est un roman d’une sombre magnificence.
Salman Rushdie s’y révèle, à mon sens, un génie de la littérature.
Patryck Froissart, Plateau Caillou, le 27 mai 2009.