Dans une entrevue accordée au magazine français
Lire le romancier russe
Andreï Kourkov
explique comment l'idée d'écrire son roman
Le pingouin lui est venue à l'esprit: elle vient d'une anecdote, une sorte de running gag à propos d'un pingouin adopté comme animal de compagnie par un
policier. Il rencontre son chef qui lui ordonne d'emmener le pingouin au zoo, ce que fait le policier avant de continuer sa ronde avec son pingouin. Son chef les revoit ensemble et cette fois il s'énerve: Je vous avais pourtant dit d'emmener ce pingouin au zoo , sur quoi le policier répond: Nous sommes allés visiter le zoo et nous allons maintenant au cinéma . Ce pingouin se nomme
Micha. Il est adopté comme animal de compagnie par
Victor Zolotarev, journaliste et écrivain, narrateur de l'histoire. Il vient de trouver un emploi comme chroniqueur funéraire dans un journal de
Kiev. Il rédige des avis de décès sans trop savoir pourquoi. Cela donne le ton: la fable animalière se tranforme en intrigue policière. On découvre un monde absurde, un monde corrompu par les pots-de-vin, les écrivains se convertissent à la politique et tous les moyens sont bons pour assurer son existence. La présence de
Micha apporte un élément farfelu dans la vie de
Victor Zolotarev. L'animal joue le rôle de miroir auprès de son maître. Il est le reflet de son mutisme, de son ennui et de sa tristesse. Le narrateur devient victime de sa propre naïveté. Le pingouin devient une attraction, il ne manque pas d'attirer la convoitise des visiteurs de
Victor qui loue l'oiseau pour acccompagner les pompes funèbres au cimetière.
Micha est victime d'un enlèvement, son maître n'y voit que du feu. L'histoire se termine avec la disparition de
Micha tandis que Victor se retrouve seul, désemparé et séparé de son pingouin. Il réalise à peine ce qui lui arrive. Il n'ose y croire, mais il doit se rendre à l'évidence: il vient de se faire avoir. Il a conclu un marché dont
Micha fait les frais. Cela se trouve au coeur de l'autre roman
d'Andreï Kourkov:
Les pingouins n'ont jamais froid qui font suite au
Pingouin. L'univers romanesque d'
Andreï Kourkov témoigne du climat de l'ancienne
Union soviétique. Il n'est pas sans rappeler un autre grand maître de l'absurde et de la littérature russe du dix-neuvième siècle, son ancêtre spirituel,
Nicolaï Gogol, auteur des
Âmes mortes. Monde interlope corrompu par l'argent et la criminalité, ouverture sur une économie boiteuse, plus que douteuse et malhonnête, manoeuvres frauduleuses et scabreuses, commerce au noir et absence de toute valeur morale, voilà la version actuelle de l'âme russe selon
Andreï Kourkov, né à
Kiev en 1961. Ce romancier possède un goût marqué pour les langues (il en parle neuf) et les animaux (il a écrit
Le Caméléon). Derrière les romans d'
Andreï Kourkov se cache souvent une fable et derrière celle-ci se cache une morale riche en diverses leçons. On peut tirer celles de son choix.