Amélie Nothomb
est un forçat de la littérature. Alors que d’autres envisagent leur métier d’écrivain à la bohême, sortant leurs livres au gré de leurs inspirations, Amélie pratique la régularité, la course de fond, l’écriture comme dynamique interne qui rythme les journées. Elle sort son
roman tous les mois de septembre – elle n’a pas attendu en cela que la rentrée littéraire devienne un phénomène –, et s’astreint à quatre heures d’écriture par jour, tôt le matin, devant du thé très fort. Sa ponctualité en librairies, ainsi que son personnage de Belge fantasque très maîtrisé, en agacent certains. Ce serait oublier un postulat fondamental : Amélie Nothomb est un vrai grand auteur, dont l’écriture à la fois subtile et efficace s’améliore de roman en roman. Nothomb abandonne peu à peu les fioritures de ses premiers écrits pour gagner en profondeur, et cisèle ses phrases pour ne prodiguer que l’essentiel.
Biographie de la faim est la première véritable autobiographie complète de l’auteur, depuis sa naissance jusqu’à son embauche comme interprète au sein d’une grande entreprise japonaise – qui donna lieu à l’excellent
Stupeur et tremblements. Certes, on est pris de peur à la lecture des premières pages, qui mentionnent l’
enfance au Japon et en Chine. Serait-on face à une resucée du
Sabotage amoureux ou de
Métaphysique des tubes, qui mettaient
déjà en scène l’enfance de Nothomb ? La Belge n’a-t-elle plus rien d’autre à raconter que les explorations incessantes de sa prime jeunesse ? Mais c’est justement là que
Biographie de la faim prend toute son ampleur. Car si le
Sabotage ou la
Métaphysique transcendaient l’enfance en maniérant le récit de façon parfois outrancière, on a ici l’impression que Nothomb se livre avec beaucoup plus de sincérité que par le passé. On découvre, fasciné, cette enfance de globe-trotteuse qui parcourt la terre, dans les années 70, au gré des mutations d’un père diplomate : le Japon, la Chine, New York, le Bangladesh, le Laos... Les descriptions de la situation politique et sociale des pays visités au travers de ces yeux enfantins sont souvent à mourir de rire : &
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À Pékin, la camarade Trê, qui avait pour seule consigne de me tirer les cheveux le matin, parlait la langue de l’époque de la Bande des Quatre, sorte d’anti-mandarin, qui était au chinois ce que l’allemand de Hitler était à celui de Goethe : une perversion immonde aux consonances de baffes dans la gueule.» À la géographie mondiale se superpose également la fantastique géographie cérébrale d’une enfant quasiment surdouée et en constante « surfaim »: faim des langues, des livres, faim d’alcool et de chocolat, faim de beauté et de découvertes…
Mais, plus surprenant encore, Amélie ne cache rien du traumatisme de son existence, que l’on pressentait déjà dans ses précédents romans : l’âge d’or et protégé de l’enfance tué par les tourments de l’adolescence, qui rendent le corps hideux et embrouillent l’esprit : «
Mon corps se déforma. Je grandis de douze centimètres en un an. Il me vint des seins, grotesques de petitesse, mais c’était déjà trop pour moi : j’essayai de les brûler avec un briquet, comme les amazones s’incendiaient un sein pour mieux tirer à l’arc». Commence alors le récit d’une géographie douloureuse du corps, jusqu’à l’anorexie – déjà présente dans le premier roman
Hygiène de l’assassin – qui laissa l’adolescente plusieurs années malade. La grande qualité d’Amélie Nothomb est de se raconter avec élégance et humour, sans jamais céder à l’exhibitionnisme ni à la complaisance. Si la matière donnée à lire est effectivement autobiographique, le travail d’orfèvre de l’écrivain, qui traduit sa réalité pour l’offrir à d’autres, y fonctionne à merveille, alors que tant d’autres se livrent sans retenue, en négligeant le principal : le plaisir du lecteur.
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