Boue-sol…
Je courais
aussi vite que
le chemin le permettait…La barrière de nuages devant moi, forçait elle aussi l’allure. Une course inégale, lorsque l’on sait la force incroyable des vents sur cette partie de terre, bordée des falaises d’Armorique. Chemin de ronces, affamés de mon sang, tentait sans cesse de me garder pour l’ogre hurlant du large, pierres moussues se glissant sous mes foulées, plusieurs fois, mes genoux ont tâté de cette hostilité, avant de toujours reprendre leur mécanique bien huilée. J’entendais les voix des sirènes chantant déjà la mort du petit d’homme. J’entendais aussi la cloche de mon grand père… -« Cours Jean, vite Jean ! » Les lourds volets de bois devaient être affalés, la vieille porte de chêne habillée de ses ventaux, le puit scellé de dix pierres de sel…Je suis
trop loin ! La falaise me donnera à la colère… C’était un matin comme tous les autres, enfin, un matin très silencieux. Les galets s’étaient retirés des rivages, les oiseaux abandonnaient leur nids, la vague était molle, comme toutes les autres, enfin, trop silencieuse…
Papé Anton avait grogné en fixant l’horizon. Alors il nous avait téléphoné. -« Dis au petit de chercher l’ancien et de s’y rouler ! La Pierre s’est arrêtée de chanter, fils ! Dis au petit de faire des ricochets avec la gemme bleue que je lui ai offert pour ses dix ans, cet été. Dis lui de se cacher des murs non breton, qu il quitte votre appartement. Fils, la pierre s’est arrêtée ! » Père m’avait répété les mots en tremblant puis s’était assis dans son fauteuil, abasourdi…il avait ensuite tendu son doigt en m’indiquant la porte d’entrée, son regard noir n’avait pas vacillé…Je suis parti. J’ai entendu derrière moi mon père prier… Je suis née un jour férié, chargé d’émotions du passé…un jour triste ou les vivants revivent les morts…je suis un lanceur, comme un allumeur de candélabres, je me promène avec une petite flamme, pas plus grosse qu’une petite pierre bleue tenant dans
ma poche droite…je lance du bras droit ! Quand l’
océan s’ennuie, c’est que les humains ont oublié d’allumer son intérêt. Alors il vient chercher sa respiration sur nos terres…On ne sait jamais sous quelle forme il arrivera…une vague toujours, très puissante…une nouvelle vague comme l’appelle papé…une tempête, un raz de marée, un séisme, j’ai appris tous ces noms à mes dix ans… Pour chaque visite, je lance ma pierre, sur la plage des emportés…je fais faire un cercle de ricochets pour le vent, un arc de cercle pour l’eau, un triskèle pour la terre…pour chaque visite, je suis le lanceur qui offre un jour de plus à l’océan qui se mourrait de nuit… L’été dernier, mon père a décidé de quitter le port, trop de silence dans le porte monnaie. Nous n’habitons pas si loin, juste à quelques kilomètres…Mon père dans son fauteuil a simplement réalisé que l’océan revenait… Je n’arriverai pas à la plage des emportés…Papa, papé vous avez lancé et moi ce devait être ma première fois…alors je m’enterre, parce que j’ai glissé. En fait j’enterre la gemme bleue, mon corps sera son cercueil…Un ancêtre l’avait fait…La boue faite nouvelle grâce à l’intense pluie me frigorifie…je commence déjà à m’assoupir…la cloche bat toute seule, papé a du s’enterrer lui aussi…papa dans sa tour de béton attend son océan…
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