Atypie
Le voyage avait été long et périlleux. On n’accède pas au pays des landes en voiture en bus ou en hydravion. Non ! Des relais de passeurs en charrette ou en barge, s’occupaient au travers des marais, de nous faire rejoindre &
laquo; Atypie &
raquo; le village de mon enfance. Le réseau de canaux et de polders constituaient ce que les habitants du coin appelaient « la cataracte de
dieu ».Etendu sur dix milles hectares stagnant, abritant tout juste une petite centaine d’habitants, Atypie vue du ciel montrait une brume suspendue à quinzes centimètres au dessus de l’eau. A proprement parler, un village possède une mairie, une église, un troquet, des rues avec des noms de fleurs ou d’écrivain…Mais
ici, dieu préfère être aveugle. Trente cinq maisons, montées sur pilotis, espacées à plus de milles brasses chacune, et seulement un quai pour débarquer dans cet univers insolite. L’habitant n’est ni hostile ni accueillant, il est atypique… Ici, on se préoccupe de choses que le visiteur ne désire pas découvrir…Et lorsque l’on quitte le village, ces choses là restent à jamais derrière nous. Mon
père avait décidé que je serais instruit, alors il m’envoya étudier chez les moines de l’abbaye de fragrance, à douzes jours de voyage, la plume et l’orgueil de la science. On m y enseigna aussi la religion, une de ces choses qu ici a atypie nous nommions, la deuxième cataracte de dieu. J’avais 7 ans quand je suis parti, et aujourd’hui, dix huit ans plus tard, c’est un prêtre ordonné qui revenait au village. Le télégramme disait juste que père me demandait pour rendre son dernier souffle. J’habitais Naples, l’auteur de ce télégramme stipulait que la buveuse ne serait pas en retard… Je replongeais instantanément dans mon passé… La buveuse du dernier souffle…une tradition aussi vieille que le monde. Qui était la jeune femme cette fois, la connaissait il ? Une enfant d’atypie, penchée sur un corps a bout de souffle, déposant un baiser et buvant les dernières secondes d’une respiration mourante…Elle ne faisait rien d’autre, seulement accueillir entre ses lèvres. Les anciens prétendaient que sans cela, le village disparaîtrait sous les eaux, que le monde serait noyé de douleurs, que chaque habitant d’atypie recelait une telle qualité de vie que seule une jeune femme en âge d’enfanter pouvait officier en ses termes. Je n’interviendrai pas dans ces pratiques, ni en qualité d’ecclésiastique, ni en étranger que j’étais devenu. Je n’emmenai pas dieu dans mes bagages ! Même la bible était restée à mon chevet… J’arrivais enfin, sur le quai de la maison du souffleur de rêve…une délégation m’attendait en souriant. Parmi eux, je reconnaissais la vieille Irma, la tisseuse, celle qui avait tressé la natte de la fertilité, clouée au dessus du seuil de notre entrée. Il y avait Léon, le joueux, qui transformait le son en musique…Je passais de bras en bras, des larmes de bonheur dans les yeux, et Perlot était là aussi ! Grand gaillard d’ami, celui qui avait un jour crié sur l’eau : -« on se reverra Jeannot ! Tu es mon ami pour la vie ! » -« je suis revenu, mon ami ! » Lui murmurais je en l’embrassant…Ses yeux brillaient autant que les miens. Entre certaine maison des passerelles solides avaient été bâties. De longues allées sur pilotis reliaient ce qui maintenant pouvait ressembler à un centre de vie…La vieille Irma avait surpris mon regard étonné : -« c’est une révolution n’est ce pas ! » et elle avait ri… Mon père était allongé, je m’agenouillais à coté de lui, il était immense et toujours aussi impressionnant. Sa vie d’efforts avait fait ce corps puissant. Malgré les années et la maladie quile terrassait, je sentis la force en prenant une de ses mains ! Il ouvrit les yeux, et je pu lire toute la fierté d’une vie consacrée au bonheur. -« voici donc mon satané fils ! » dit il en souriant… J’entendis rire derrière moi. Un rire jeune et innocent. Je me retournais et je la vis…elle tenait un pan de sa robe et avançait doucement…Je sentis mon cœur se retourner, Zabeau Moria venait chercher mon père. Je reconnaissais cette jeune femme. J’avais aimé ce visage…c’était donc elle qui avait la charge de ces baisers… Mon dieu ! Quelle ironie du sort ! Mon père m’accordait quelques secondes après des années de séparation. Il allait mourir dans l’honneur des siens…J’allais voir perdre le dernier qui connaissait mon prénom secret. Plus jamais personne ne le prononcerait. Il devina mes pensées, en serrant fermement ma main, il me murmura « pipioot », suivit d’une violente quinte de toux définitive. Je baissais la tête et priais à voix basse, une pression légère sur l’épaule, et une voix douce accompagna mon chagrin… -« Reste ! Je touche d’empreinte, je marche de pas, j’écris de mots, que l’amour de son corps, que l’amour de son cœur, que l’amour de son âme laisse un cristal ! » Zabeau enveloppa la dépouille du grand Barbot…elle pleura…Comme par le passé, au décès de mère Tri-rogne, je sentis mon chagrin, passé de mon ventre au visage de la buveuse. Je ne sentirai rien, ici. Mon père partirait dans les larmes de la buveuse…
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