LE PERVERS
L’
homme rond, ventripotent même, au visage ingrat, sortait d’un divorce et venait de subir de plein fouet un licenciement économique, après une
vie professionnelle bien remplie alors qu’il n’était âgé que de 54 ans.
D’allure bourrue, chaussures trop rarement cirées, son unique pantalon noir, rehaussé d’un éternel polaire marine au col jaune lui servaient de panoplie permanente.
La vie l’avait laissé sur le côté de la route songeait-il, mais il ne comptait pas en rester là. Sa vigueur intellectuelle et physique étaient bien présentes ; il comptait bien s’en servir. Ses passions pour l’horlogerie, la brocante et les
femmes allaient prendre le dessus.
Après son divorce, la vente de sa maison lui avait laissé suffisamment de dividende pour en acheter une plus modeste mais coquette, située loin des regards indiscrets, pour s’investir dans une nouvelle vie. Il commença par se doter d’un ordinateur, aidé de son fils cadet technicien en informatique au chômage, seul enfant sur trois à rester au domicile. L’aîné avait déjà une vie professionnelle et avait quitté le foyer, tandis que la jeune sœur était en apprentissage dans une autre région.
Ayant quelques cordes à son arc, calculateur habile, bon photographe, bricoleur averti, l’idée lui vint donc de s’inscrire sur un site de rencontre et, en parallèle, sur un site d’achat et de vente d’objets aussi divers que variés, voyant là l’opportunité d’arrondir ses fins de mois et d’acquérir auprès des collectionneurs de véritables objets d’art. Ces deux sites allaient bouleverser sa vie à son avantage. La solitude et la monotonie n’allaient pas avoir le dernier mot s’était il promis.
Intérieur coquet, ordinateur au point doté de sa web cam, la chasse à la femme était donc ouverte et ses pas le menaient maintenant fréquemment sur les foires à tout où il dénichait d’un œil d’expert montres, horloges et autres objets à prix modique, facilement revendables sur le site, après un petit rafraîchissement, où il ferait de gros bénéfices. L’argent ainsi gagné lui permettrait de partir à la conquête de femmes aux critères bien définis. Plus de cinquante ans, divorcées ou mal mariées, recherchant sur le même site l’homme qui devait les sortir de leur piètre vie. Généralement crédules, romantiques et fragiles, à bout de force, ne s’attendant pas à tomber dans les bras d’un pervers, mais dans ceux d’un homme différent de celui qu’elles avaient connu et de préférence exceptionnel. Celui-ci était, en effet, exceptionnel à bien des égards.
Le pervers avait une stratégie bien huilée. En réponse à l’annonce, il laissait son adresse mail dans un premier temps. La femme qui écrivait à l’adresse indiquée, se voyait conseiller sur la façon de gérer sa nouvelle vie, puis l’homme lui offrait son aide en commençant par
faire son thème astral d’après un logiciel trouvé sur internet. Intéressée, bien souvent, elle le remerciait chaleureusement. L’affaire prenait tournure. Quelques mails plus tard, monsieur glissait quelques paroles chaleureuses et habiles, donnant son adresse et son numéro de téléphone personnels sans oublier de demander à la dame, avec beaucoup de tact, de bien vouloir faire de même pour faciliter la communication entre eux. L’homme était suffisamment patient pour ne pas effaroucher sa futur proie et usait de son savoir faire, pour séduire la
Femme qui tombait plus ou moins rapidement dans les mailles de son filet. Au moment opportun, il donnait un rendez vous, parfois pressant lorsque la future victime hésitait encore, de préférence dans un hôtel restaurant, pour le cas où la pauvre femme se laisserait mener au gré des envies de monsieur. L’homme offrait alors un déjeuner au restaurant et un petit présent suivies de paroles formulées habilement, d’une voix douces et rocailleuse. Dernier point de détail, avant la rencontre, il ne manquait pas de faire parvenir par mail, son portrait mis en valeur et celle de son petit chien, fidèle allié, que les femmes cajolaient immédiatement,, arme supplémentaire du parfait charmeur.
La tactique était bonne, c’est vrai. Malheureusement, l’individu avait eu en tête de varier les plaisirs en inscrivant près d’une dizaine de femmes sur son tableau de chasse pour bénéficier des charmes et plaisirs de chacune d’elles, leur fixant rendez vous par roulement, par demi journée ou à un jour différent de la semaine ou le week end selon ses disponibilités ou les leurs.
Bien vite, certaines d’entre elles s’étonnaient de ne pas voir leur soupirant plus souvent et lui posaient des questions. L’homme pourvu d’une imagination fertile et menteur invétéré, leur téléphonait une à deux fois par jour chacune pour ne pas casser le lien et les rassurer sur ses sentiments les appelants invariablement de la même façon, afin de ne pas se tromper, conservant ainsi le lien qui les retenait malgré tout. Il prétextait, selon la circonstance, devoir se rendre auprès de sa famille, chez le médecin pour des examens cardiaques ou à une grande foire à tout exceptionnelle loin de là. Pendant ce temps, il pouvait à sa guise consacrer tout son temps à l’une de ses conquêtes.
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