« Hier ist kein warum ».
Ici il n’y a pas de pourquoi. Ici rien n’a de sens. Ici l’absurdité
est la seule raison qui guide les hommes. Ici pas de place pour la réflexion, pas de place pour la parole, pas de place pour la critique. Ici, il faut accepter la folie, la folie comme loi du monde, la folie meurtrière de mécanismes aveugles et inhumains, de rouages souterrains qui écrasent l’individu. Tout ça ne pourrait être qu’un roman kafkaïen : un jour, on bascule dans un autre univers où rien ne semble logique, où tout est d’autant plus terrifiant qu’il n’y a personne pour crier que ce n’est pas normal. Mais où trouver la force de crier et qui pourrait le faire ? L’homme abruti de fatigue « Qui se bat pour un quignon de pain, Qui meurt pour un oui pour un non » ? La femme « qui a perdu son nom et ses cheveux Et jusqu’à la force de se souvenir, Les yeux vides et le sein froid Comme une grenouille en hiver » ? L’homme se bat : il n’a plus le sentiment de commune appartenance à l’espèce humaine. La femme oublie : elle n’a plus d’histoire donc plus d’avenir donc il ne lui reste plus que la minceur d’un instant présent dénué de signification. L’homme se bat. La femme oublie. Le nazi a réussi à faire des bêtes de ceux qu’il voyait comme des bêtes : les Juifs.
Car ici pas de roman kafkaïen mais le témoignage authentique d’un Juif déporté à Auschwitz en 1944. Quand il arrive au camp, Primo LEVI est un « gros numéro » : nouveau venu, il ne sait rien du fonctionnement de sa prison, il ne comprend pas. L’apprentissage de la faim est rapide et le besoin mène à la débrouillardise. Quand le seul but est de survivre, il n’y a plus de morale. Ce qui nourrit est bien. Ce qui fatigue est mal. Maladie, trafics en tous genres, la survivance s’organise. Le
camp est un monde à l’intérieur du monde (à l’extérieur du monde ?). Pourtant, dans cet enfer, certains gardent l’espoir de vivre. Attachés à leur torture qui peut-être un jour finira les hommes ne veulent pas mourir. Voilà encore le terrible moment de la sélection. Les Allemands vont choisir ceux qui resteront et ceux qui partiront. Au camp de convalescence de Jaworzno, dit-on parfois pour se rassurer. A la mort. Il s’agit alors de paraître bien portant, apte à travailler. On se tient droit, on se rase, on prend un regard décidé. On veut vivre, enfin. Encore. Jusqu’à la libération que l’on espère proche.
Un jour, en effet, les Allemands doivent quitter le camp. Les prisonniers suivront, à l’exception des malades ne pouvant pas marcher. Primo LEVI est de ceux-là. Avec dix autres convalescents, il restera dix jours dans le camp presque désert jusqu’à l’arrivée des troupes russes. Six ne se remettront pas de leur faiblesse physique.
Presque tous ne sont plus là, ces hommes que LEVI met en scène. Ils sont morts.
morts Sertelet, Cagnolati, Towarowsky et Lakmaker. Mort Alfredo, l’ami dans la guerre du camp de concentration. Morts les femmes, les enfants, les parents que l’on n’a jamais revus. Mort tout ce qu’il y avait avant. Même les mots n’ont plus le même sens. Pour Primo LEVI, ils ne peuvent pas dire l’indicible. N’est-ce pas pourtant leur vocation ? « Si la littérature n’est pas écrite pour rappeler les morts aux vivants, elle n’est que futilité » écrit Angelo Rinaldi.
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