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Les pierres du chemin

par : HeleneLarrive    

Auteur(s): Hélène Larrivé
Bon, on était parti du mur. Une vieille maison familiale où je n’allais jamais. Le voisin, dit « Prosper et yop la boum »
ayant démoli la sienne, et dans le feu de l'action, un peu la mienne, rien de grave, tout arriva ainsi. Le mur se décrocha cependant et les planchers s’abattirent. Toujours gênant de se fâcher avec les gens pour si peu mais bon quand faut y aller faut y aller. Procès, gagné évidemment ; rien d’important et on se demande pourquoi écrire de telles trivialités alors qu’il y a la guerre civile en Iran et ailleurs.
Mais finalement ça se rejoint. Prosper et yop la boum avait été le coq du village. Un vieux coq un peu déplumé à présent mais enfin… Il avait autrefois tombé tout ce qui était tombable disait-on et même, ça c’était plus original, dans le feu de l’action là aussi, essaimé quelques enfants de ça de là en ressemblant beaucoup au modèle initial. Qui dira que dans un village les gens sont malveillants ? Tout le monde apparemment savait ces choses et à peine y avait-il un demi sourire coquin lorsqu’elles étaient évoquées, légèrement. Seules quelques féministes s’insurgeaient, rares dans le village. Quant à moi, je n’en savais rien ; dans la famille, on ne parlait que des choses importantes, de la guerre en Algérie, de la torture, des manif, etc… Et en plus on n’était plus là, on ne revenait qu’aux vacances, chez Margueritte.
« Prosper et yop la boum » était donc un petit notable, un chef. Courageux, généreux, parfait sur presque tous les plans. Il avait sauvé des vies. Il avait épousé une camarade de maman, jolie fille douce, une institutrice, qui lui rédigeait ses lettres, et les réécrivait, de son écriture parfaite. Le défaut de Prosper : le goût de l’argent, de la réussite. Il y a des gens comme ça. Sans doute un vieux complexe mal chimiothérapisé qui métatastasait sourdement en vieillissant ? Il décida d’en gagner. Pour ça, deux méthodes : l’immobilier, la drogue (ou la vente d’armes) et les ordures ménagères. Il opta pour la dernière.
Il acheta trois francs six sous un terrain magnifiquement situé dans la montagne, à l’extérieur du village, caché derrière un joli vallon boisé et surplombant un petit talweg limpide, et hop. Des camions arrivèrent en noria. Suintant parfois bizarrement de sanies infectes qui tachaient le bitume d’une bouillie gluante sur laquelle se précipitaient avidement mouches et vers de cadavres. Certains venaient d’Allemagne, les allemands sont propres et ne veulent pas de ça chez eux; nous les expédier revenait moins cher que les traiter selon les normes. Le paysage de Saint Bis changeait. Lutte, manif, à la mesure du village, dix, quinze personnes, surtout les riverains, les chasseurs, pêcheurs… et des écolo, rares à l’époque. Ca dura quinze ans et pendant ce temps l’argent rentrait tout de même.
Puis il acheta quelques maisons, de ça de là. Prosper avait été chef de la police et en fait dirigeait la Mairie, bien que l’équipe fût de bord opposé au sien, car il était de gauche. Une Mairie qui avait la spécialité des permis de construire à la carte, un grand classique. On achetait un terrain, non constructible, et il le devenait (ou non) ; la revente en lots décuplait la mise (ou davantage). Il semble que malgré sa position dominante, Prosper ne profitât jamais de la manne, réservée aux happy few strictement estampillés du sérail. La Mairie était dominée par un agent immobilier, grand spécialiste des affaires. Un petit type souriant dont l’épouse chantait à l’église et organisait avec beaucoup de dévouement les aumônes municipales… Elle était aimée, lui, haï : ce que le mari s’octroyait par ses combines, la femme le distribuait aux dépouillés dans des proportions minimes mais raisonnables comme le préconise le manuel du parfait notable de village, de un à mille.
Bref, Prosper n’était pas corrompu ; il se contentait de tenter quelques affaires et de ses aventures. Certaines à la Mairie lui devaient leur promotion. Qui l’eût cru ? Une belle femme bien mariée, charnue, hautaine, distante et convenable à l’excès, strictement mise, qui n’affichait aucune longanimité pour la plèbe mal coiffée venue dans son bureau quémander autorisations ou papiers. C’était elle qui avait mis au monde autrefois un Prosper miniature que le couple éleva exactement comme l’autre enfant, le mari était un gentleman.
La décharge qui avait définitivement pollué le talweg lui ayant rapporté quelqu’argent, en homme avisé, Prosper l’investit pour son premier fils, lui achetant un cabinet. L’autre n’étant pas conforme au modèle souhaité fut abandonné à son sort, devint alcoolique et en mourut, juste pendant la campagne électorale qui vit le succès de l’aîné devenu alors Maire du village. Un brave type, sans doute dépassé par le cours des événements familiaux, portant ces affaires comme un boulet.
(Suite au prochain numéro)
Publié le : août 07, 2009
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