Les pierres du mur
Aujourd’hui, Pierre est venu apporter les pierres… Il a benné juste à l’entrée du portail.
Sentiment de peine et de joie mêlées. Au fond, j’aurais bien aimé être une
femme-objet. Quelqu’un que l’on bichonne…
En fait, je suis arrivée dans la famille comme une catastrophe. Mon grand père est mort lorsque maman était enceinte de quelques mois. Puis je suis née, enfant distilbène mais c’est un détail, rarissime en 48, on se demande ce qui est passé dans la tête du médecin pour avoir donné ça à maman afin qu’elle accouche plus tôt, alors que l’indication était exactement inverse, un cas paraît-il, il n’avait pas su lire la publicité il faut croire… et ma mère comme on dit dans la famille tomba malade. Opération, sana, ça dura et elle fut sauvée.
Pendant ce temps, l’orpheline putative que j’étais fut prise en charge, soignée et éduquée au mieux par une petite foule de fans : grand-mère Margueritte, tante Jeanne, mon autre tante, Josée, mon oncle Guy, mon grand oncle Fernand et ma grand tante Germaine, les riches de la famille, des femmes de ménage en tout genre, nounous, voisines, institutrices… Une excellente position que d’être orpheline putative ; on vous plaint, on vous mignote, c’est à qui en fera le plus pour vous faire oublier le drame qui du reste ne me touchait pas puisque je n’en savais rien… surtout lorsqu’ensuite votre mère guérit. Je le conseille à tous et à toutes.
Bon, le problème fut plutôt lorsque maman guérit et me reprit en mains. Sans doute était-elle jalouse, qui sait ? Elle fit le vide autour de moi. J’étais SA fille, qu’on se le dise et qu’on n’y touche pas. Plus. Déjà qu’ « on » lui avait appris à lire sans son accord, un comble. Un mini drame. « QUI a appris à lire à cette enfant ? » Personne n’osa se dénoncer. Je ne « parlais » pas, consciente de ce que risquait la coupable, et le plus curieux est qu’aujourd’hui, j’ignore réellement qui elle est. Sans doute y en eut-il plusieurs. J’ai un vague soupçon sur la soupe de pâte « Rivoire et carré » qu’on me servait, que je détestais, l’idée géniale de Marguerite étant de me faire classer les lettres et les ranger sur le côté de l’assiette en cercle, étant entendu que j’avais le droit de ne pas manger tout ce que j’avais réussi à extraire de la bouillie peu engageante…