LE COLONIALISME FACE A LA DOCTRINE MISSIONNAIRE
A l’heure du Vatican II
Auteur : Alexis Kagame, Butare 1964
Résumé : Janvier Quattor
Un prêtre africain dissèque le colonialisme ou en fait l’autopsie. Nous sommes en 1964.Le Concile Vatican II convoqué par le Pape Jean XXIII fait parler de lui dans le monde entier. A cette occasion, Alexis Kagame, un prêtre du clergé indigène du Rwanda publie un livre très osé. Privé de l’imprimatur (autorisation épiscopale pour l’impression d’un livre portant sur une matière religieuse), le célèbre écrivain, le philosophe bantu, se permet de contourner la formalité. Sous forme ronéotypée, il publie sa critique sur le colonialisme et son ingérence dans la doctrine missionnaire. Il profite de ses assises du Concile pour donner son point de vue sur la façon dont l’Eglise catholique romaine devrait revoir son évangélisation. L’occident, plutôt la partie septentrionale par rapport à l’Afrique, devrait abandonner son paternalisme et considérer tous les êtres humains au même pied d’égalité.
Le livre ne connaît pas une large audience et s’acquiert de façon informelle. Et actuellement encore il n’est pas facile de se le procurer. Par un heureux hasard, je suis tombé sur une vieille copie fatiguée par la pérégrination qu’elle a dû faire d’une main à une autre. Le peu de temps que j’ai pu le feuilleter m’a permis de savourer un reportage imaginaire, humoristique et d’une rare profondeur sur une matière aussi rude. L’auteur a imaginé un reportage en microphones cachés dans les salles du grand concile des évêques du monde entier. Quelques
Journalistes très hasardeux, selon l’auteur, auraient volé, pour ainsi dire, les discussions d’une commission traitant de la question de la doctrine missionnaire au moment des faits. De divers horizons et d’opinions diverses et divergentes, des évêques font une chaude discussion. Les participants venus du tiers monde reprochent aux occidentaux de ne pas vouloir se départir de leurs préjugés colonialistes. Ces préjugés font des cultures et civilisations africaines et asiatiques des sous produits de la civilisation humaine. L’auteur soulève là une question fondamentale : y a t il vraiment une civilisation supérieure à une autre. Il relève plutôt une différence dans le degré technique et technologique. Il dénonce l’amalgame que l’on a fait entre « colonisation » et « colonialisme ». Pour l’abbé Kagame, la colonisation, dans son acception noble et économique, pourrait être bénéfique aux deux partenaires si l’on valorisait les ressources naturelles pour le bien des autochtones et des allochtones en quête de matières premières. Par contre, le colonialisme est un système d’exploitation et d’humiliation des indigènes ou autochtones. Alexis Kagame se permet d’ailleurs la création d’un verbe tout nouveau : « colonialiser. » Tant pis pour l’académie !!!
Dans cette sorte de reportage imaginaire, en style théâtral, l’auteur prête à chaque acteur un caractère particulier en lui donnant un nom symbolique. Inspiré par la culture de son pays natal, Alexis Kagame charge chaque nom d’un message pesant de sens. Et sa vaste culture aidant, il crée des noms tantôt en chinois, tantôt en swahili, en anglais, en irlandais,en italien et bien sûr en rwandais. Ce livre presque polémique fait logiquement suite à sa longue réflexion sur les rapports Blancs -Noirs datant des années 1950, avec notamment sa célèbre thèse de doctorat « la philosophie bantu rwandaise de l’être », Rome 1956.
Le colonialisme face à la doctrine missionnaire est un livre qui garde toute son actualité, car les préjugés des uns et des autres sont encore loin d’être abandonnés .Nous avons là, en tous cas, un livre passionnant et d’une sagacité intellectuelle de très haut niveau de la plume d’une sommité africaine dans les lettres. Alexis Kagame, 1912-1981, aura laissé plus d’une cinquantaine de livres variés, de la littérature à la philosophie, en passant par l’histoire du Rwanda.