Solal, &
laquo; étrange et princier », mais aussi secrétaire général à la Société des Nations,
aime et séduit Ariane, épouse d’Adrien Deume, « fonctionnaire international ». Ayant éloigné le mari sous prétexte d’une longue mission à l’étranger, il vit avec elle un bonheur absolu. Au retour d’Adrien, il enlève sa « belle » : leur vie sera désormais celle de deux parias, mais
aussi celle de deux maudits de l’amour. Comment, en effet, conserver jour après jour l’intensité des premiers moments ? Isolé mais richissime, le couple dérive d’hôtel de luxe en hôtel de luxe. Replié sur son histoire dans une magnifique villa, il fait longuement naufrage, jusqu’au suicide des deux amants. Insoutenable tragédie, le roman est en même temps d’une incomparable fantaisie : peinture de la vie étriquée des beaux-parents de l’héroïne, arrivée des « Valeureux », Juifs de Céphalonie venus épauler Solal pour l’enlèvement d’Ariane, soliloques de Mariette, la bonne, qui commente avec gouaille et finesse les amours de ses maîtres… En contrepoint de l’intrigue sentimentale, les intrigues de carrière se déploient dans le microcosme genevois, cependant qu’Ariane, à la beauté infiniment chantée, se livre à nous dans l’impudeur de longs monologues intérieurs, et que Solal, brillant et désespéré, à la fois cynique et brisé par l’antisémitisme de l’entre-deux-guerres, se révèle peu à peu perdu pour une société du conformisme, de l’artifice et de la petitesse. L’œuvre ne saurait ainsi être réduite au récit d’un adultère : elle couvre, dans le rire et les larmes, toutes les dimensions de l’humain.
Dans le premier
chapitre, Ariane, pour devenir une « romancière de talent », prend la plume pour conter le mal de vivre de son adolescence et sa première tentative de suicide. Tout est dit, déjà, mais il appartient à Cohen, dans le dernier chapitre, de conter son empoisonnement avec la voix d’un Solal qui vit lui-même ses derniers instants. Entre ces deux extrémités, tant de paroles se côtoient, se mélangent et se font écho d’un chapitre à l’autre, voire à l’intérieur d’un même chapitre, que le roman devient une polyphonie sans limites, où la même situation peut être successivement perçue par plusieurs personnes, ou plusieurs scènes associées dans le récit qu’en fait un seul personnage. Qu’il se fasse le chantre d’Ariane c’est-à-dire de la jeunesse et du bonheur de vivre (chap. XXXVII) ou s’identifie à Solal, nouveau Juif errant, dans un Paris du vide et de la haine (chap. XCIII), Cohen montre à la fois la beauté et le néant de tout amour, de tout corps : quelques dents en moins et Solal n’est plus qu’un vieillard répugnant, un bouton sur le nez d’Ariane et la passion peut devenir risible. Pour se séduire autrement dit pour échapper, tant que dure l’émerveillement, à l’angoisse et à la mort il faut être parfait, et le rester, aussi tous les artifices sont-ils bons pour plaire à ce « Seigneur » qu’est l’homme aimé ; mais celui-ci finit par s’ennuyer, et il ira jusqu’à feindre la folie pour échapper un court moment au miracle exaspérant du couple. En dernier recours, le salut reste la confraternité juive, drolatique et menacée, car les hommes ne sont que des « gorilles » en proie, sous les dehors de la plus exquise politesse, à la violence de l’instinct et de l’ambition. L’humour, comme l’amour, sauve un instant le monde de la bêtise et de l’horreur : c’est finalement Adrien, ce médiocre d’entre les médiocres, qui, après avoir raté son suicide dans les toilettes, deviendra un grand personnage. Le triomphe d’Ariane, c’est ce livre, ce labyrinthe de génie dont on ne peut sortir indemne.