Resté inachevé et qui a fait l’objet d’une publication posthume. On tend aujourd’hui à adopter
le titre par lequel son auteur désignait parfois son œuvre : le Disparu (Der Verschollene). Seul le premier chapitre avait paru du vivant de Kafka, en 1913, sous le titre Der Heizer (le Soutier).
Accostant à New York, où il a été expulsé par son père pour avoir fauté avec la bonne, le
jeune Allemand Karl Rossmann, après avoir vainement défendu la cause d’un soutier,
est accueilli et adopté par son
oncle Jacob, richissime sénateur. Le miracle est cependant de courte durée, puisque son premier écart de conduite lui vaut d’être mis à la porte. Il rencontre sur la route deux vauriens (Robinson et Delamarche), obtient à Ramsès un emploi de liftier au gigantesque Hôtel Occidental, s’en fait chasser au bout de deux mois, devient l’esclave de Delamarche et de sa maîtresse Brunelda, cantatrice déchue. Un chapitre inachevé fait découvrir à Karl le &
laquo; Grand Théâtre de la Nature &
raquo; de l’Oklahoma qui, lui proposant un travail à sa mesure, semble annoncer au jeune homme la fin de ses errances.
La simplicité d’une histoire pourtant riche en péripéties, le style presque naïf de la narration redoublée par l’ingénuité du personnage principal, l’alternance du pathétique et du comique, l’optimisme apparent du dénouement supposé, toutes ces caractéristiques font de ce premier roman une œuvre atypique, fort éloignée de l’univers oppressant et des énigmes impénétrables habituellement associés à ce que l’on désigne comme « l’univers kafkaïen ».
L’Amérique, pourtant, semble l’objet d’une rêverie spécifique. Certes, le tableau du gigantisme urbain, le récit d’une campagne électorale, la traversée des milieux sociaux (la bourgeoisie puritaine de l’oncle Jacob, le travail aliénant à l’Hôtel Occidental, les faubourgs sordides) pourraient passer pour une satire de la société américaine et de la modernité capitaliste. En vérité, si la critique sociale n’est pas à exclure, elle se limite à des motifs conventionnels, à la limite du cliché ou du pastiche. C’est le mythe américain qui semble fasciner le romancier : de la statue de la Liberté brandissant, au seuil du texte, un glaive au lieu d’un flambeau, jusqu’à l’utopie du Grand Théâtre d’Oklahoma qui met chacun « à sa place », cette Amérique des « signes » et des « miracles » vaut surtout comme territoire d’élection du désir et de l’incertain, comme le « pays des possibilités illimitées » (Goldberger). L’itinéraire de Karl obéit à une alternance — proche d’un schéma biblique — entre déchéance et espérance de salut, expulsion et réintégration du paradis terrestre. Le Grand Théâtre d’Oklahoma — préfiguration d’une rédemption ou ultime escroquerie d’un pays qui « regorge de charlatans » — ne lève guère les incertitudes sur le sort du jeune homme.
On peut être surtout sensible à la dimension plus proprement initiatique du voyage de Karl et de sa lente progression vers les régions occidentales. Le débarquement manqué de Karl à New York (il s’attarde dans les entrailles du bateau à la recherche de son parapluie) donne le ton d’un roman qui pourrait être lu comme une succession d’épreuves au fil desquelles l’adolescent est invité à naître à lui-même, en se délestant de son héritage européen et de ses parents réels ou substitutifs (le soutier, l’oncle, la cuisinière de l’Hôtel Occidental) : « Toute vie est hésitation devant la naissance », écrivait Kafka. Est-ce cette invitation à la rupture des liens originels que signifie le glaive de la statue ? Toujours est-il que ce n’est que lorsque — après une succession ininterrompue de déchéances sociales — il n’est plus personne (il se présente au Grand Théâtre d’Oklahoma sous le pseudonyme de « Negro ») que le jeune homme peut entrevoir la possibilité, il est vrai douteuse, d’une réconciliation avec le monde.
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