La Pesanteur et La Grâce
SIMONE WEIL (1909-1943). Agrégée en philosophie, elle enseigne dans des lycées français.
Dans ces écrits, elle se révèle philosophe et mystique à la fois. C’est un ardent défenseur des humbles qui s’attache au triomphe de la justice sociale et montre
le chemin du salut. Simone Weil a largement payé de sa personne : elle a travaillé chez Renault comme ouvrière.
Simone Weil, qui était juive, avait été conduite chez Gustave Thibon, philosophe, terrien de la vallée du Rhône, au début de la guerre de 1940. Elle devait y trouver refuge contre les nazis qui persécutaient les juifs. C’est ainsi que Gustave Thibon fut mis en possession des cahiers de Simone Weil, en vue de leur éventuelle publication. Les " Pensées " qui suivent sont extraites de la présentation de Thibon. Dans ce passage, elle exprime ses pensées sur la mystique du travail.
Le secret de la condition humaine, c’est qu’il n ‘y a pas d’équilibre entre l’homme et les forces de la nature environnante qui le dépassent infiniment dans l’inaction ; il n’y a équilibre que dans l’Action par laquelle l’homme recrée sa propre vie dans le travail.
La grandeur de l’homme
est toujours de recréer sa vie. Recréer ce qui lui est donné. Forger cela même qu’il subit. Par le travail, il produit sa propre existence naturelle. Par la science, il recrée l’univers au moyen des symboles. Par l’art, il recrée l’alliance entre son corps et son âme.
Platon lui-même n’est qu’un précurseur. Les Grecs connaissaient l’art, le sport mais non pas le travail. Le maître est
esclave de l’esclave en ce sens que l’esclave
fabrique le maître.
La monotonie est ce qu’il y a de plus beau
ou de plus affreux si c’est l’indice d’une perpétuité sans changement.
Spiritualité du travail. Le
travail fait éprouver d’une manière harassante le phénomène de la finalité renvoyée comme une balle ; travailler pour manger, manger pour travailler…Si l’on regarde l’un de deux comme une fin, ou l’un et l’autre pris séparément, on est perdu. Le cycle contient la vérité.
La grande douleur du travail manuel, c’est qu’on est contraint de faire effort si longues heures, simplement pour exister.
L’esclave est celui à qui il n’est proposé aucun bien comme but de ses fatigues, sinon la simple existence. Il doit alors ou être détaché ou tomber au niveau végétatif. Les travailleurs ont besoin de poésie. Ce n’est pas la religion, c’est la révolution qui est l’opium du peuple.
La privation de cette
poésie explique toute les formes de démoralisation.
L’esclavage, c’est le travail sans lumière d’éternité, sans poésie, sans religion.
Que la lumière éternelle donne, non pas une raison de vivre et de travailler, mais une plénitude qui dispense de chercher cette raison.
A défaut de cela, les seuls stimulants sont la contrainte et le gain. La contrainte, ce qui implique l’oppression du peuple. Le gain, ce qui implique la corruption du peuple. Nulle poésie concernant le
peuple n’est authentique si la fatigue n’y est pas, et la faim et la soif issues de la fatigue.
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