Un enfant dans l’hiver ne serait qu’un roman familial sans Dora, cette mère qui, entourée de ses trois fils, lutte pied à
pied contre la pauvreté ; qui, tentant d’échapper aux poisons de la mémoire, se réfugie dans la littérature et la musique ; si cette Dora, blessée de partout, assaillie par les souvenirs de l’Occupation et de la persécution, n’enlevait le livre d’Armel Veilhan aux conventions du genre. Ce ne serait qu’un témoignage bouleversant : celui d’un adolescent à la dérive qui accepte avec éblouissement la
promesse que sa professeure de français, son aînée de vingt ans, lui fait d’un amour délivré de toutes les contraintes et qui découvre la faim cannibale de la chair tendre, la paternité à 14 ans, la perte de tous les repères.
Pervertissant le langage, dissimulant derrière des déclamations sa volonté de puissance, Margaret s’oppose à la rayonnante présence de Dora. Autour de ces deux figures, le roman se déploie, marche cahotante vers la conquête de soi. Abel, le jeune héros de cette initiation des temps modernes, lutte pour sauver sa
conscience, retourne vers ses origines, retrouve Dora qu’il accompagne jusqu’à la mort. La boucle est alors bouclée.
Mieux qu’une réussite littéraire, ce premier roman est la peinture de nos dérives et de nos hypocrisies, un apprentissage sévère de ce que les Anciens appelaient vertu. Cet élargissement en fait la singularité, l’étrangeté presque. Un Enfant dans l’Hiver s’impose au lecteur par l’énergie qui l’habite. Stimulant malgré sa noirceur, il donne le courage de vivre.