Noir Désir
est un groupe complètement atypique, sur la scène musicale française. Il signe chez Barclay en 1987, et est l'un des rares groupes à faire partie d'une "major" (entendez, une grosse maison d'édition) tout en conservant un style "indé" (indépendant, qui ne se plie donc pas à toutes les volontés de la maison de disques). Après 6 albums studio ("Où veux-tu qu'je r'garde" - 1987, "Veuillez rendre l'âme (à qui elle appartient)" - 1989, "Du ciment sous les plaines" - 1990, "Tostaky" - 1992, "666.667 Club" - 1996, et "Des visages, des figures" - 2002), et plus de quinze ans d'existence,
Noir Désir s'est imposé comme l'un des tous meilleurs groupes de rock français.
Mais outre cette musique puissante et sauvage qui le caractérise, Noir Désir, c'est aussi - et surtout ? - une forme d'idéologie, une vision de la vie un peu noire, et des rêves de lendemains meilleurs. Noir Désir fait partie des groupes "engagés", militant notamment (mais pas seulement) contre le racisme, et pour le respect des droits de l'homme. Cet engagement, on le retrouve dans les
textes, dont la plupart sont signés Bertrand Cantat, le chanteur. Fascisme, intolérance, ultra-capitalisme, luttes de pouvoir, "Noir Dez" dénonce.
De même, lors des victoires de la musique 2002 récompensant leur nouvel album, pour la première fois, les membres du groupe ont daigné s'y présenter, mais pas pour faire de la figuration. Non, par le biais d'une lettre lue publiquement, et devenue célèbre depuis, Noir Désir a invectivé Jean-Marie Messier, leur "camarade PDG à tous ou presque", dirigeant notamment Universal à l'époque, dont faisait partie la maison de disques du groupe (Barclay), sur la politique globale de l'entreprise et certaines de ses paroles.
Ces textes, cet engagement fort et réel reflétaient une droiture, une sorte de modèle d'intégrité, pour nombre de personnes. Une utopie aussi, peut-être, mais ne vaut-il pas mieux croire en de belles utopies plutôt qu'en de viles réalités ? Ces chansons et ces actions étaient ce en quoi beaucoup d'entre nous voulaient croire, et veulent toujours croire.
Oui mais voilà, à la fin du mois de juillet 2003, un drame terrible s'est déroulé à Vilnius. Marie Trintignant est décédée, après une violente dispute avec Bertrand Cantat, son compagnon.
Pour des milliers de fans, cet événement tragique a été un véritable bouleversement. C'est là qu'est né le dilemme Noir Désir. D'un côté, il fallait bien voir la réalité en face : pouvait-on accepter ce qui s'était passé ? Non. Bien sûr que non. L'aurait-on accepté si un autre que Bertrand Cantat avait été impliqué ? Non. Alors pourquoi lui accorder un traitement de faveur ? Mais il n'y a pas que ça : accepter cela, c'était aller à l'encontre même des principes défendus par Noir Désir, et par Cantat lui-même.
Et de l'autre côté, il y a justement des textes, écrit par celui qui est désormais un criminel. Vouloir encore croire en ces textes aboutit à un malaise, car on sait ce qu'a commis leur auteur. Pourtant, ils parlent de choses justes, de choses vraies : de tolérance, de liberté, d'égalité, de respect, de notions qui sont devenues des mythes auxquels peu de personnes croient encore, mais qu'on voudrait voir ressurgir. Mais en sachant ce qui s'est passé, les mots sonnent creux, les idées semblent fausses.
Alors que faire ? Se détourner de Cantat et de Noir Désir et jeter à la poubelle ces textes pourtant riches ? Ou bien les conserver, s'y raccrocher, et donc, d'une façon indirecte, soutenir un homme qui a tué ? Dilemme.
Dilemme ? Pas si sûr, en fait. Pourquoi devrait-on tout lier ? Au contraire, il faut savoir dissocier les éléments, ne pas mélanger tout et n'importe quoi. D'un côté, nous avons ce drame de Vilnius, et de l'autre, de la musique, des textes, des actions de solidarité. Quel est le rapport entre les deux ? Aucun. Mieux encore : Cette musique, ces textes, ces actions sont l'oeuvre de Noir Désir, c'est à dire de tout un gromment peut-on alors impliquer les autres membres du groupe dans la mort de Marie Trintignant ?
Enfin, ce n'est pas parce que Bertrand Cantat a commis un acte dramatique et irréparable que les idées qu'il a défendues jusqu'ici, et auxquelles nous avons crues, auxquelles nous voulons croire encore, sont devenues mauvaises. Et ce n'est pas parce que l'on continue d'écouter du Noir Désir, et que l'on s'extasie devant certaines phrases, que l'on pardonne, que l'on cautionne ou même simplement que l'on accepte l'idée de pouvoir tuer quelqu'un.
Cette nuit fatidique à Vilnius a indéniablement cassé quelque chose par rapport à Noir Désir. Pourtant, c'est sans hésitation aucune que je me suis procuré leur nouvel album en public, et que j'ai écouté ces textes magnifiques auxquels je crois. Les mots sonnent de nouveau juste, et les idées sont toujours vraies.
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