Contrairement à Platon pour qui la sagesse théorique et la sagesse pratique ne faisaient
qu’un, Aristote opère une distinction. En effet, ce n’
est pas nécessairement l’
homme bon en science qui est apte à diriger une cité, nous sommes, ici, loin de l’idéal du philosophe-roi. C’est ici précisément qu’intervient notre problème, à savoir celui de la phronésis. L’home doté de phronésis sera apte à diriger une cité, à la manière de Périclès.
Qu’est ce que la
prudence, terme central de la réflexion éthique et politique d’Aristote ?
Quand qualifie-t-on un homme de prudent ? L’homme prudent est celui qui est capable de « délibérer correctement »<1>.
La
délibération porte sur les choses contingentes mais qui ne sont pas dues au strict hasard, c’est-à-dire qu’elle porte, généralement, sur l’intelligence et le pouvoir des hommes. Ainsi, l’homme sain d’esprit délibère sur ce qu’il peut réaliser. Il ne faut pas séparer, d’une coupe nette, la délibération de l’action qui s’en suit, car une fois la délibération faite, l’action en découle directement. Il ne se peut pas que, la délibération accomplie, un homme agisse différemment.<2> De plus, nous ne délibérons « pas sur les fins elles-mêmes, mais sur les moyens » <3> de les atteindre. Aristote donne l’exemple d’un médecin, qui loin de se demander s’il va guérir le malade s’interroge sur les moyens de sa guérison.
Dans le cas de l’homme prudent, la délibération se fait en vue d’atteindre ce qui est bon pour soi, ce qui conduit à la vie heureuse. Cela sous entend que la délibération ne porte pas sur le particulier, mais bien sur le général. Aristote, explique ainsi, que l’homme prudent ne délibère pas (seulement) sur ce qui sera favorable à sa santé ou à la vigueur de son corps, mais bien sur ce qui « d’une façon général »<4> amène au bonheur et à la vie réussie. La prudence s’étend également au bonheur des autres et ainsi à la politique et à l’administration.
De plus, Aristote précise que la prudence est un « disposition, accompagnée de règle vraie »<5> mais ne se réduit pas à cela. Nous pouvons, sur ce point, nous demander si la règle vraie est identique à la « droite règle ». Au quel cas, la prudence s’identifie, se fond en elle<6>. Nous savons également que la droite règle suppose le juste milieu, entre deux extrêmes (l’une par défaut, l’autre par excès, c'est-à-dire un « usage modéré des bien ».<7> Mais si l’on défini la prudence par la droite règle et cette dernière par la prudence, l’on arrive pas à y voir plus clair. Nous pouvons donc encore nous poser, à juste titre, la question : Qu’est ce qu’une action effectué eu égard à la règle droite. En effet, lorsqu’il s’agit d’action, il se peut que face à la peur ou au plaisir, le jugement ne soit pas respecté. C’est ainsi que l’homme corrompu ne sait pas pourquoi il agit. La tempérance, est le fait de conserver le jugement obtenu suite à la bonne délibération
Dans le texte qui nous occupe, Aristote fait nettement la distinction entre la prudence et deux autres vertus intellectuelles, la science et l’art. Nous allons d’abord passer en revue les quatre vertus ne faisant pas l’objet de notre étude puis nous aborderons les différences faites par Aristote.
Aristote répertorie cinq vertus intellectuelles : la science, l’art, la prudence, la raison intuitive et la raison théorétique ou sagesse. La science porte sur les choses nécessaires et procède par démonstration. A partir de principes, non démontrés, l’on construit, par induction ou par syllogisme, un savoir. L’art, qu’aujourd’hui nous appellerions plus volontiers « technique », renvoie à des objets contingent, posés dans le devenir. L’art est la « disposition à produire accompagnée de règle exacte »<8> . Nous avons vu à propose de la science qu’elle se construit sur des principes qu’elle ne peut démontrer. C’est la raison intuitive qui s’attachera à ce problème. Quant à la sagesse, la plus achevée des formes de savoir, on l’attribuera à l’homme qui doté de science connaît les bonnes conclusions, mais qui est aussi savant quant aux principes, c’est-à-dire, doué de raison intuitive.
Maintenant que nous avons énoncé et approché ces vertus, nous pouvons mieux comprendre comment Aristote distingue les deux premières de la prudence. En effet, il est aisé de remarquer que la science et la prudence n’ont pas le même objet d’étude. La première s’intéresse aux « choses qui ne peuvent pas être autres que ce qu’elles sont », c’est-à-dire aux choses nécessaires, alors que la prudence concerne les choses contingentes <10>. Pour ce qui en est de l’art, la différence est moins visible. En effet, toutes deux traitent des choses contingentes, mais la différenciation se fait sur la nature et la finalité de leur discours. La prudence à une fin autre qu’elle-même, ce qui n’est pas vrai pour l’art. Cela veut dire que dans la production, la fin est l’objet produit, alors que pour la prudence, caractérisée par l’action, la fin est l’action elle-même.
<1> Toutes les notes font référence à L'Ethique à Nicomaque, chez les editeurs VRIN, traduction Tricot
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