Il fait beau, le temps
est bon. Je suis sorti de la ville pour aller souper chez des amis. Une belle soirée s'annonce.
Je stationne la voiture au dépanneur non loin de chez eux : bière oblige. Au moment d'entrer, une femme sort d'ailleurs avec une caisse de bières. C'est vendredi soir pour tout le monde. :-)
Je lui tiens la porte et elle se retourne pour me remercier le sourire aux lèvres. Elle est très jolie et je souris. En me voyant, son regard s'assombrit, quelque chose l'a dérangé. Bof, elle doit trouver que je souris trop.
J'entre dans le commerce. La dame qui est à la caisse me regarde et... son visage dénote une sorte d'aggressivité. Bof, elle doit avoir sa journée dans le corps comme on dit.
Un homme est appuyé au comptoir en train de faire valider ses billets de loterie : son regard se tourne vers moi... inquiet.
Pourquoi? Ils doivent tous être fatigués?
Je demande ma marque de bière. «Dans le 2e frigidaire, s'il y en a» me répond la dame d'un ton cassant sans me regarder. Cool, il y en a!
J'arrive au comptoir, dépose mon buttin. La dame est toujours en train de valider l'énorme pile de billets de loterie du monsieur. Il me regarde et se tourne vers la dame : «Tu peux passer le monsieur» fait-il. «Merci à vous mais je ne suis pas si pressé que ça» dis-je acceptant quand même de passer devant lui.
La dame semble un peu vexée mais s'exécute sans dire un mot. Je paie et je m'en vais.
Assis dans la voiture que je démarre, je m'interroge :
qu'ai-je de si particulier pour susciter de telles attitudes?
Je suis né ici, on me dit plutôt beau garçon, je suis reconnu pour être bien élevé et je crois qu'effectivement mes parents
ont fait du bon boulot. Peut-être parce que j'ai un petit accent qui fait étranger, alors?
Je suis d'origine haïtienne, c'est vrai. Mais je ne me souviens pas que les gens aient eu ce type d'attitude par le passé à cause de la couleur de ma peau.
Pourquoi maintenant? Qu'est-ce qui a changé?
Un éclair jaillit dans ma tête et je comprends soudainement : j'ai le visage de la peur.
Étant ce qu'on appelle un mulâtre, les gens d'ici me prennent pour un arabe et j'incarne ainsi le cauchemar qui hante chacun : voir débarquer des terroristes au Québec.
BINGO!
En mon for intérieur, je sais que j'ai mis le doigt sur le bobo. Le Québec, terre d'hospitalité qui a massivement accueilli des milliers d'immigrants depuis Expo '67, ce Québec-là est en train de changer. Subtilement peut-être mais certainement.
En roulant vers la maison de mes amis quelques questions s'imposent : dois-je m'inquiéter? changer mon comportement? dénoncer une telle attitude? Les terroristes ont-ils gagné?
Je ne sais pas, je souhaite que non, mais ce que je crois c'est que les gens ont besoin d'être rassurés. Et ce ne sont pas les informations diffusées à la télé, la radio ou dans les journaux qui vont le faire, bien au contraire.
Je suis quand même chanceux d'être fils d'immigrant parce que, pour moi, l'étranger n'existe pas vraiment. C'est une vue de l'esprit moi qui en ai cotoyés toute ma vie.
À partir de maintenant, dès que je croise ce regard plein d'inquiétude voire d'angoisse, je souris amicalement. Sans ostentation. Parfois, je détourne le regard. Le plus souvent je ne regarde plus les gens qui m'entourent ayant le vague sentiment de les inquiéter. Même le psy m'a confirmé qu'il y avait une forte montée d'inquiétude face aux étrangers (et donc ceux qui ont l'air) chez ses patients, depuis le 11 septembre 2001.
Spontanément, je me suis toujours porté à la défense des Haïtiens, des femmes, des homosexuels, des handicapés. Des cibles faciles. Désormais, je sympathise avec tous les peuples que l'on méprise, avec tous les arabes de la Terre qui ne sont majoritairement pas extrémistes du tout et avec tous ceux qui ont l'air d'étrangers où qu'ils soient sur la Terre.
Et je suis plus patient avec ceux qui ont peur de tout ce qui est différent.
Plus jeune, je dis que j'étais un citoyen du monde. Aujourd'hui, je sais combien c'est vrai.
J'ai maintenant le visage de la Terre. Et j'en suis fier.
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