Pour oublier son regard, c'était à l'assaut de mes pensées secrètes que je repartais, Pierre et son voyage. J'avais senti sa présence au Maroc, rien, ni personne ne pouvait m'isoler de cette certitude. Dans sa dernière lettre écrite pour maman, il voulait rejoindre l'Amérique du Sud, voilà pourquoi j'étais monté sur ce paquebot !
Nous voguions vers les îles, celles qui parlent d'épices et de soleil. Je comptais descendre à la prochaine escale ; sur ce navire, mon enquête était vide. Je recherchais en vain ma moitié génétique, et j'avais peur de rater l'autre rencontre.
Comme un désespéré, je restais à l'affût des lois du hasard, à l'aube d'une délivrance, j'attendais
qu'un être, qu'une personne me reconnaisse, moi, Marc, alors qu'il avait rencontré mon double.
Pierre avait refusé de rester couplé, il voulait voir le monde, se couvrir de richesses, vivre d'émotions. Je savais que pour survivre, il était capable d'affronter le mal, le luxe et la luxure, l'alcool, la drogue. Depuis longtemps, il avançait sur des sentiers interdits.
Moi, j'avais son rôle contraire : ne jamais affoler ma mère. Ici, loin d'elle, j'avais peur de souffrir d'autre chose que d'amour. Je commençais à trouver le temps long. Heureusement que je communiquais avec ces deux hommes, Edouards Davids et Joachim Delcourt, ils se complétaient dans leur différence. Auprès de l'homme à barbe, je trouvais la sérénité, la sagesse, et ce fond de mystère qui le traversait. Dès le premier soir, je lui avais parlé de ma mission, de mes attaches familiales, je lui étais reconnaissant de savoir conserver le silence.
Joachim, lui, était entré dans ma vie comme par effraction, c'
est lui qui m'avait choisi, le soir où mes yeux parlaient dans le noir, entièrement tourné vers l'être merveilleux qui ondulait son corps, ignorant nos regards de concupiscence. Cet homme ne s'intéressait pas à mon passé, pas à mon avenir, seul comptait pour lui la clef du présent, et maintenant, la fille.
J'étais désolé qu'elle se soit évanouie si vite, je rageais de sa fuite. Ce soir encore, sa présence sèmera la terreur dans mes pensées, dans l'étroitesse de nos parois fragiles où navigue notre conscience. Son image muette allait couvrir tous les murs de mon isolement, puis, après cette note de joie, fruit de l'air d'une rencontre, après cette notion d'ivresse, alors l'instant du doute viendra se greffer, la peur de la perte des certitudes, indicible perte de la passion.
Mon état gémellaire reste un état de fait, ainsi je traversais la vie en double, et vivais, en moi, la foi de trouver l'être qui me ressemblait. Une sorte d'idéal s'instaurait, la volonté farouche de ne pas vouloir se noyer dans autre chose que dans ce liquide, appelé par certain, le bonheur...
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