On a parlé d'un prisonnier étrange, masqué au visage par un velours noir et qui, le soir comme le jour, se tient seul à la fenêtre au sommet de sa tour, observant passivement, comme résigné à son sort, les quelques regards indiscrets des visages blêmes et abstraits, sur lesquels il espère tant retrouver un semblant d'humanité. Et comme il ne parvient pas à le retrouver parmi ces autres âmes damnées, il laisse son regard se perdre au loin vers d'autres rives puis le baisse
là où les vagues se percutent au bas de la falaise étendue à ses pieds.
Personne ne
sait s'il pleure; ils sont tous là à tenter de percer son velours de leur surveillance aiguë mais rien ne traverse le masque, pas
même une goutte d'eau surprise juste au bas de sa course, sur une joue, roulant jusqu'au creux de son cou.
Rien ne se voit.
Personne ne sait ce
qu'il attend, inlassablement accroché au crépuscule comme s'il voulait se fondre au soleil lorsqu'il se couche sur l'océan en prenant un bain de minuit et que son
corps se refuse à immerger complètement dans le fluide par peur de s'y noyer à jamais.
Et le prisonnier embrasse des yeux l'émouvant corps à corps des deux adversaires qui refusent obstinément de se mettre à mort une fois pour toutes comme ils répugnent violemment à vivre l'un sans l'autre. Et la même interminable scène recommence chaque soir, jour après jour, depuis des années. Et dans nos mémoires, depuis des siècles.
Mais cet homme, ne voit-il pas, dans cette création sublime, son propre engloutissement, le néant total ?
Outre ce paysage immuable qui l'accompagne chaque heure, chaque minute de son existence, personne ne sait s'il aperçoit, ne serait-ce que du coin de l'oeil, les silhouettes qui se dessinent comme des ombres planant sur les remparts et au milieu de la cour, puisqu'il
est seul au monde.
Personne ne connaît le son de sa voix; pas même les anges qui l'ont oublié ni même la lune n'ont le droit de l'entendre ou lui répondre.
On dit qu'il est muet et revêt un silence au moins aussi lourd que cette deuxième couche sur son visage. Celle-là même qui lui a ôté son nom, enseveli son identité.
On dit qu'il est vivant, mort parmi les vivants; que son âme erre de souvenirs en souvenirs parce qu'ils sont les gardiens silencieux de son seul trésor, de toutes ses richesses.
N'est-ce pas déjà d'avoir perdu la vie que de n'avoir plus de liberté ?
Et pourtant, se doute-t-il que personne ne l'a oublié?
Oui, on parle. On parle encore beaucoup de ce prisonnier étrange…
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