J'aurais
voulu braver toutes mes peurs, me laisser aller par l'instinct du
plaisir de voir, entrevoir ce souvenir vague onduler. J'étais
là, misérable, le froid glaçant mon sang
attendant sagement un retour de conscience, l'ami de cet esprit qui
depuis quelque temps avait pris le chemin du doute, avait pris la
fuite sans remords.
Je
sortais de ce trou noir et je partais m'asseoir, allumer une de ces
cigarettes qui possède le vice, ou la bonté, d'aspirer
la moindre de nos pensées. La lune me souriait, je ressortais
indemne de ce naufrage.
Loin
d'être seul sur le pont, d'autres noctambules se plaisaient
dans l'ivresse d'une promenade. Songeur, je les observais. Certains
parlaient à voix haute, d'autres gardaient le
silence, une
attitude constante, parsemé de sous-entendus. Les balades sur
ce bateau se trouvaient sans masque. Nos amarres, nos chaînes
s'étant rompus, la mer avait abattu toutes les frontières.
Mes
volutes de fumée s'élevaient sous le joug du vent,
image d'un idéal s'évadant sans une peine. Je restais
là, encore un peu, malgré le froid qui glaçait
mes pensées. Sur le pont, je marchais, croisant des cœurs. Un
ensemble de personne portant sur le visage le beau sourire d'une nuit
en mer. Les rencontres restaient souvent muettes.
Moi,
je promenais mes désirs, eux, leurs voix, leurs langues et
dialectes. J'avais envie de parler, de m'ouvrir, mais la force du
silence me possédait. Je respirais, j’élevais la
tête, constatant d'un soupir qu'elles étaient toujours
là, bien en place, les étoiles. Je scrutais le ciel, me
demandant laquelle était la mienne ?
Laquelle
suit ma vie, me protège ?
Celle-là,
à gauche, ou l'autre, au loin, qui brille ?
Un
long regard circulaire me permettait de les toucher. La folie me
guettait. Ce sentiment m’emportait sur son sentier, dans son foyer,
je tournais ma langue dans tous les sens pour essayer de comprendre
qui je suis !
Elles,
elles restaient dans leur silence, n'explosant pas de joie. Parfois,
un trait passait et trépassait. Une lueur vive agitait le
ciel, puis s'effaçait, une lueur belle à se
désintégrer, un signe des cieux tristement éphémère
nous quittait, le météore avait fondu dans l'espace.
Sur cette dernière impression, je partais rejoindre ma
chambre, celle qui m'attendait sagement. Sur le chemin, je ne cessais
de murmurer :
-
Pierre, écoute-moi, j'arrive !
Escaliers,
couloirs, ponts, je naviguais dans le dédale de ce monstre des
mers, âme en peine, cherchant seulement à retrouver la
douceur de son nid. Une mélodie, douce, s'échappait de
la droite, d'instinct ma course se lançait dans un curieux
demi-tour, je pivotais, activant mon oreille pour trouver cette salle
de spectacle, jusqu'ici inconnue.
Seul
sur scène, un violoniste à tête de chat offrait
au public son récital classique. L'archet grinçait,
grimaçait sur ce fil qui se cabrait, ce déliait et
enchantait nos sens de ses notes égarées. J'étais
saisi, prenais une chaise et restais séduit face à ces
morceaux qui s'enchaînaient, tristes et légers à
souhait.
De
grâce, je m'envolais, j'oubliais tout ce temps, ce continent
quitté, lui qui d'office s'effaçait et s'évanouissait
dans la nuit. Mon corps se reposait sur cette chaise, heureux, tandis
que le bras gauche du violoniste continuait sa tendre valse sur les
cordes. Cet homme profitait de ces gestes lents pour enfoncer des
merveilles au tréfonds de nos cœurs.
La
douceur de sa musique m'emportait, je courais vers mon passé
retrouver des moments liés à ces airs. Pierre en
médaillon, souvenirs des sorties d’école, cartable,
culotte courte et courses folles. Hommage aux printemps perdus sous
le vent de ces années qui passaient. Pierre courait derrière
cette fille aux nattes foncées. Elle se retournait, restant
figée, glacée face à notre ressemblance.
Cécile,
un choix commun de nos cœurs, elle qui se gaussait dêtres en un ou un être
séparé en deux, voilà ce que nous étions
!
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