À un peu moins de vingt-six ans, je ne crois pas avoir tout raté. Pour être tout à fait exacte, j’ignore tout autant si j’ai réussi ma vie ! Ce dont je suis certaine en revanche, c’
est qu’il y a au moins une spécialité qui ne me laisse pas indifférente, où je ne voudrais pas avoir échoué. Il s’agit de l’écriture : ne pouvant, ne voulant, ni n’osant, pour des raisons olfactives, tactiles ou thermiques, me défaire de mon enveloppe intime en public, j’ai assez naturellement choisi d’écrire.
Tapis au fond de mon être, au fil du temps, de vastes rayonnages – mêmes vides, nos cloisons intérieures empêchent l’âme de s’effondrer ! – se sont ainsi accumulés, que mes écrits – virtuels, je le confirme, strictement imaginaires ! – ne rempliront, bien sûr, jamais. Ah, j’aurais tant aimé que l’on pût y découvrir un premier roman, touchant à force de laisser transparaître les efforts anxieux de l’auteur incapable de métamorphoser en fiction ses commotions les plus privées, et de nombreuses autres histoires. Un journal intime, des poèmes, des
ouvrages scientifiques. Des sagas, contes merveilleux, pastiches, pièces de théâtre, recueils de nouvelles, essais philosophiques, politiques, artistiques et critiques, aphorismes sublimes, pensées publiques, bandes dessinées, livres de cuisine, mémoires d’outre-tombe et manuels scolaires…
Pour éclairer mes exégètes futurs, je crois que je me dois d’apporter à présent, au minimum, les précisions subséquentes :
1. il est certains livres que je n’ai pas écrits faute de temps ;
2. d’autres, les plus nombreux sans doute, par manque de talent (je pense aux bandes dessinées et aux manuels scolaires, notamment) ;
3. il y a des ouvrages ou, plus modestement, des articles et des billets d’humeur que je n’ai pas rédigés parce que mes connaissances étaient insuffisantes – cela va des mathématiques supérieures à l’astrologie et des recueils de mots croisés aux épopées ;
4. et puis, il y a ceux que je n’ai point couchés sur le papier alors même que j’en avais une idée claire et lumineuse.
J’ignore, je méconnais et j’occulte ce qui a pu m’empêcher d’y parvenir, mais j’éprouve la conviction exquise que désormais cet obstacle n’est plus. Néanmoins, ces instants dilapidés à ne pouvoir décrire qui et comment j’étais, sont perdus. Bel et bien oubliés ; avec eux se sont aussi envolés ces volumes, ces nombreux tomes qui, collationnant libelles, compilant essais, rassemblant pièces de théâtre, amalgamant ouvrages d’art…, auraient pu combler ma bibliothèque dérobée.
De la sorte, tous ces ouvrages hypothétiques sont malheureusement inexistants ; sauf un, celui-ci, fait pour parler en lieu et place de tous les autres ! Aussi, le livre qui suit, l’ai-je non seulement écrit, mais également lu et relu, lu de nouveau, encore relu, décrypté, interprété, analysé.
D’un point de vue stylistique, ce
texte est accessible. Le vocabulaire est courant, mais comporte quelques raretés. La complexité sémantique est plutôt élevée. Les phrases ont une longueur habituelle. La forte proportion d’adjectifs du texte indique une volonté descriptive. Une étude lexicologique et sémantique de l’ensemble des phrases de ce texte dénote la prédominance des thèmes
suivants : politique, forces, causalité, mouvement, existence, identité, famille. 51,6 % des mots employés sont ambigus grammaticalement. Pour ce critère statistique, ce texte est voisin des ouvrages suivants : « Alcools », suivi de « Le Bestiaire », de Guillaume Apollinaire et « Une leçon de morale », de Paul Eluard. Dans ce texte, la moyenne de mots par phrase est de 16,5 et la proportion d’interrogatives, de 4,2 %. 1605 verbes différents y sont employés, pour 128 conjonctions, 1986 adjectifs, 953 adverbes et 212 prépositions. La proportion de substantifs est de 45,7 % : pour ce critère, ce texte est voisin des ouvrages suivants : « Poisson soluble » de André Breton et « Des singularités de la Nature » de Voltaire.
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