Assise sous les platanes de St Julien je contemplais la terrasse ombragée de mon unique héritage.
Maman venait de mourir et me laissait cette
maison comme on laisse derrière soi le manuscrit inachevé d’une histoire. Seule, dépossédée des miens, vêtue de mon éternel tailleur noir, celui des grandes occasions, l’urne des cendres de ma
mère à mes côtés, je tentais de retrouver mon équilibre émotionnel après la brève cérémonie de nos adieux à Maman, partie comme elle avait vécu, avec panache ! Je rassemblais mes souvenirs et fouillais dans ma mémoire pour y retrouver les images de mon enfance et des
femmes qui l’avaient peuplée. Femmes de devoir, femmes secrètes, femmes aux passions muettes, toutes inscrites en sacrifice à leur manière, vivant en retrait de leurs contemporains comme bannies pas une affaire sur laquelle les cœurs s’étaient fermés. Ma
grand-mère Lily cependant n’avait pas hésité elle à être une femme « toute », bravant ses sœurs et leur austérité et choisissant de vivre sa
vie de femme selon son désir. Toutes ces femmes, sans exception, se sont éteintes dans cette maison. J’étais désormais la seule et aussi libre d’explorer, de fouiller et même de découvrir tout ce que je ne cherchais pas àsavoir. Mon frère venait de repartir pour Paris pressé d’échapper à une intimité de frères et sœurs qui ne manquerait pas de créer un malaise. Il valait mieux ne pas évoquer les évènements des dernières années. Mais n’étions nous pas très entraînés, l’un et l’autre, aux non dits en tous genres et aux silences lourds que laissent flotter des questions gênantes pour lesquelles il ne faut surtout pas apporter de réponse. Avec le recul du temps je me demande encore comment ce jour là j’ai pu imaginer survivre à la déferlante qui venait de s’abattre sur moi. Cette maison pesait des tonnes et je ne le savais pas, bien que tout à fait consciente que dans ses murs joies et chagrins s’y étaient succédés au rythme de la vie d’une famille « jambe de bois »…. Organe greffé de force sur un coeur sain…J’allais devoir apprendre à me retourner et à regarder en arrière, à scruter les portraits encore accrochés aux murs de la maison et devant lesquels nous passions depuis toujours, sans un regard, et à accepter l’héritage moral dont j’ignorais tout sauf pour quelques phrases souvent revenues dans les conversations de mes aînés et dont mes oreilles d’enfant avaient enregistré sans doute l’essentiel. Claire, mon arrière grand-mère, était le personnage central d’un drame social et familial dont les effets avaient rejailli jusqu’à moi l’américaine de la famille. J’étais face à ces personnages dont j’allais devoir endosser une partie de l’histoire car héritant de leur maison. Abandonnant mon poste d’observation je décidais d’entrer dans la maison et de m’asseoir dans le grand salon où trônait un piano. Je retrouvais là les accords de nos doigts malhabiles faisant des gammes et ceux experts de maman, nous emportant dans un éclat de rire dans le romantisme échevelé des notes d’un Sospiro de Litz. Cédant à la force de ce souvenir où musique et parfum étaient en étroit mariage, je m’assis sur le bras d’un des fauteuils Maurice qui meublaient les lieux, en position dominante pour ne rien perdre des sons familiers de mes jeunes années. Tout dans cette pièce rappelait les voyages de mes grands parents et leur long séjour en Egypte. Laissant maman à sa performance préférée… je progressais vers la petite porte dérobée située au fond de la pièce d’où partait un escalier vers un lieu interdit : les appartements de ma tante Blanche, la belle tante à la voix d’alto, et aux cheveux en lourds bandeaux d’ébène encadrant un beau visage froid à l’expression rébarbative. Un être métallique qui savait orchestrer le refus de vivre avec maestria. Je me souvenais alors combien à la fin de sa vie, lorsque rentrée de mes périples américains, je l’avais retrouvée, douce, tendre et presque vaincue, comme si l’âge et le temps avaient accordé un peu de répit à la haine nourrie toute sa vie durant envers ceux qui avaient banni son père, banni sa mère et l’avaient banni elle-même. Grand Père, comme l’appelait maman et à qui elle disait toujours merci de nous avoir laissé cette maison… De lui, je ne savais pas grand-chose sauf
qu’il était un original rebelle de talent, véritable électron libre n’en faisant qu’à sa tête, prêt à affronter toutes les inévitables souffrances morales & domestiques que cela entraînerait. A t-il vécu, cet homme, selon son cœur uniquement et sacrifié un rôle social enviable à l’amour immense qu’il portait à une petite catholique fauchée dont la famille n’avait rien de reluisant ? Avait-il accepté sans broncher le cadeau que lui fit sa mère de cette maison pour qu’il y abrita son mariage incongru et disparaisse ainsi de sa vue? Maison, devenue désormais la mienne ! Moi, son arrière petit fille, dernier maillon féminin vivant, j’héritais de tout autre chose! Me sachant perméable à l’émotion de ma lignée, je ne mesurais cependant pas encore tout à fait combien je devenais le dépositaire de tout ce qui les avait animés… j’allais comprendre grâce à cet héritage que cet Adrien Monteux et moi avions le même sang dans les veines …Celui des juifs du Pape !
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