« DE LA
DIGNITÉ HUMAINE »
DE PATRICK VERSPIEREN
L’éthicien, probablement plus que tout autre, doit être vigilant dans l’usage des concepts qu’il emploie. Le concept de la dignité humaine entre de plain-pied dans le cadre de cette vigilance, en raison des nombreux
sens qu''il peut prendre (dans le langage courant, en politique et, particulièrement en santé). Le déni de cette dignité, notamment à travers l’expression « perte de dignité », est l’un de ces concepts qu’il est nécessaire de clarifier au regard de l’
éthique biomédicale, tant leur application à l’être humain peut s’avérer lourde de conséquences.
Les réflexions qui suivent, à travers les différents sens de la dignité, soulignent ce danger. Et, bien que menées en Europe occidentale, elles devraient trouver écho dans le contexte québécois.
Qu’entend-on par « dignité » ?
Dans son sens social, il désigne un rang, un honneur qui peut être retiré. Ce sont justement les termes désignant le retrait de cet honneur : « déchéance », probablement à l''origine du
même terme qualifiant l’état avancé de la maladie chez un
patient, ou « dégradation », qui appellent notre vigilance, par la connotation négative qui leur est implicitement rattachée.
Dans son sens moral, la dignité a subi un glissement. D’abord proche de la « grandeur » philosophique, sa signification est progressivement passée à une conception plus individualiste, à une norme sociale imposant au malade d’être discret dans sa souffrance. Cette dignité - qui relèverait plutôt de la « communication » -, a fini par enfermer le malade et ses proches dans un cercle vicieux : ne « devant pas » exprimer sa souffrance, son entourage se sent « inviter à ne pas en parler », par respect pour cette « dignité », et l’enferme encore plus dans cette souffrance.
Un troisième sens décrit plutôt l’image que projette la personne sur son entourage et ce, tant sur le plan physique que sur le plan mental. L’association qui est alors faite entre, particulièrement, le terme « indignité » et l’état (physique ou mental) du patient, renforcée par les progrès en santé, ne peut manquer d’interroger éthiciens et moralistes.
La symbolique sous-jacente à ce troisième sens puise ses racines dans le quatrième sens de la dignité : son association avec «
humanité » d’où l’expression « dignité humaine ». Du même coup, l’indignité, associée à l’état physique ou psychique du malade, en vient à traduire le déni de cette humanité y compris à travers les mots employés notamment en Europe francophone pour le décrire, le rabaissant au rang de végétal (« légume »…) ou d’objet repoussant (« loque »…).
Il a fallu des siècles de combats et de souffrances pour aboutir à la reconnaissance officielle de la dignité pour tout être humain. Cependant, aujourd’hui encore, sur le plan individuel notamment, cette reconnaissance est d’autant plus problématique que l’autre est différent. Et ce, particulièrement lorsque cette différence est due à une maladie ayant gravement atteint ses facultés physiques ou intellectuelles. On serait alors tenter de redéfinir la dignité humaine pour exclure ces cas extrêmes (et, du même coup, exclure ces personnes de cette « humanité »).
Reconnaître, dans l’altérité physique ou mentale de l’autre, la fragilité de notre condition humaine et, en même temps, vivre la proximité relationnelle qui reflète la reconnaissance de son humanité, peut-être affectivement déstabilisant. C’est pourtant le dépassement de soi qu’impose la reconnaissance du droit inaliénable à l’« humanité » de tout homme, effort qui s’applique à toute la chaîne allant du personnel soignant - en première ligne - jusqu’à la société (dans son inconscient), en passant par les proches du patient. Un dépassement qui exclut l’application de termes comme « indignité » ou « rte de dignité » à un être humain.
Les lignes ci-dessus voudraient traduire l’importance, au-delà du débat d’idées, des différentes utilisations du mot dignité. Cependant, l’acceptation du concept de dignité humaine ne fournit pas, incontestablement, les réponses aux questions éthiques qui se posent dans le domaine biomédical (de la Recherche à la santé en passant par la procréation assistée). Toutefois, accepter ce concept et son caractère inaliénable, même s’il ne donne ni réponse immédiate ni même, parfois, de réponse aux questions éthiques, apporte un éclairage sur ces problèmes, allant jusqu’à changer les visions et pratiques. Mais cela nécessite, parfois, une longue période de concertation et de travail d’équipes.
Ainsi, faire le choix du caractère inaliénable de la dignité humaine et placer celle-ci comme phare en matière d’éthique biomédicale, apparaît comme le garant du respect de l’« humanité » de tout patient en chacune des décisions prises à son sujet. Ce qui rejoint, au moins partiellement, la proposition du Rapport Belmont, au Québec.
Plus de résumés à propos de DE LA DIGNITÉ HUMAINE